«Je n'abandonnerai jamais de documenter l'invasion russe en Ukraine», promet le photographe Adrien Vautier

Dans le cadre du Prix Bayeux Calvados-Normandie, l'exposition photo « Si tu traverses l'hiver » d’Adrien Vautier en Ukraine est affichée dans les rues de la ville normande. Présent depuis les premiers jours de l’agression russe en 2022, il tente de synthétiser ce qu’il a pu observer tant sur le front que dans une vie quotidienne à l’arrière marquée par la guerre.
Publié le :
6 min Temps de lecture
RFI : Vous êtes arrivé dans les premiers jours de la guerre. Qu'est-ce qui vous a poussé à partir en Ukraine ? Était-ce une évidence sur le moment ?
Adrien Vauthier : C'était totalement une évidence. À ce moment-là, je travaillais beaucoup avec le magazine Marianne et l’on avait couvert la prise de pouvoir des talibans en Afghanistan. J'avais des liens forts avec le service international et le service photo du magazine et avec ma collègue Morgane Bona, qui était mon binôme de l'époque, on poussait énormément la rédaction. J'étais persuadé qu'il allait se passer quelque chose et donc on était très fixés dessus.
L'invasion a commencé le 24 [février 2022]. Le 25, nous étions en Ukraine et le 26 à Kiev. On a foncé à Kiev, c'était là-bas que ça allait se passer. On a réagi rapidement, mais c'est le principe de la presse de réagir ainsi, évidemment.
On ne savait pas ce qui allait se passer. Et quand je suis arrivé, je n'avais pas une énorme expérience des terrains de guerre. J'avais juste couvert le Haut-Karabakh avant et l'Afghanistan, quand je suis arrivé pour la prise de pouvoir des talibans, la guerre était terminée et il n'y avait plus de combat. Donc, il y avait de l'appréhension, mais c'est notre devoir aussi d'y aller quand il se passe des choses aussi graves.
À lire aussiUkraine: malgré la guerre, les médias veulent défendre leur rôle de contre-pouvoir
Comment est-ce que ton regard, à travers tes photos, a évolué depuis avec cette guerre qui s'enlise en depuis maintenant quatre ans et demi ?
L'évolution, je ne l'ai pas vue à travers mes photos. J'ai voulu faire évoluer mes photos par rapport à l'évolution de la guerre. Sur une guerre au long cours, évidemment, il y a eu des moments où je me suis dit : j'ai l'impression de faire toujours la même chose. Et il est aussi de notre responsabilité, en tant que journaliste, de savoir nous renouveler parce qu'il y a un véritable enjeu, quand on couvre quelque chose sur le long terme, de continuer à capter l'attention des gens sur la gravité de ce qui se passe sur un terrain. Donc, c'est aussi à nous, journalistes, de devoir nous renouveler et donc d'évoluer.
Je documente le réel et donc j'ai photographié l'évolution du terrain. Après l'évolution, c'est aussi dans les récits, c'est aller chercher de nouveaux angles, c'est de travailler en profondeur. Et ça demande de passer beaucoup de temps sur le terrain, de créer des liens, d'être attentif et d'être imaginatif.
Quand j'avais un sentiment vraiment de stagnation sur ma production, je m'enfermais chez moi, j'éditais énormément mes photos, je regardais mes photos, j'essayais de comprendre comment je pouvais évoluer. J'ouvrais beaucoup de livres photos, je m'imprégnais, j'entraînais aussi mon œil pour proposer des choses différentes.
Et j'ai eu besoin ponctuellement d'aller faire des reportages sur d'autres terrains. Par exemple, j'ai fait le Tchad, la Géorgie, la chute de Bachar el-Assad et plus récemment le Kurdistan irakien, au moment de la guerre en Iran. Et ça permet de prendre un peu de distance et de renouveler ses idées.
À lire aussiPrix Bayeux 2026: «Istâdegi», une exposition sur un peuple iranien qui résiste face à la guerre et au régime
Vous évoquiez la nécessité d’éviter la lassitude du public pour continuer à mettre en lumière ces conflits. Comment faire en sorte de continuer à toucher leur regard ?
C'est un vrai enjeu. Ça m'intéresse de développer parce que cette exposition à Bayeux, c'est sa seconde étape d'existence. La première étape a été à Arles dans le festival off. Et je pense qu'il faut trouver des récits et aussi des médiums divers pour arriver à aussi continuer à capter l'attention du public. De quelle manière tu racontes les choses ? Moi, j'ai choisi de l'incarner énormément. Je photographie de manière assez frontale, de manière assez immersive, mais aussi c'est que j'ai choisi d'éditer ça aussi de manière très incarnée, de raconter des histoires humaines. Mes photos sont accompagnées de légendes avec des noms, des récits très personnels. J'ai voulu mettre ça à hauteur d'homme, sans être forcément dans le sensationnalisme ou dans la photo choc qui parfois fait détourner le regard.
Vous abordez la question de la photo choc. Justement, quelles sont vos lignes rouges que vous vous imposez concernant la représentation de la mort et de la violence ?
Moi, je suis de ceux qui veulent tout montrer, mais après il y a des éditeurs [dans les médias] qui choisissent. Moi, je suis pour montrer aussi des photos violentes. Après, quand tu montes une exposition de manière indépendante, chacun doit choisir son récit. Ce que je ne veux pas montrer, c'est de la boucherie humaine, mais je veux parler de la mort : par exemple, la question de la mort dans le quotidien des Ukrainiens. J'ai montré des photos où tu vois des corps au milieu de la rue avec des gens qui passent à côté et qui vont au travail. On est vraiment dans la photo brute, mais je ne vois pas d'intérêt à montrer la violence des bombardements sur un corps humain dans une exposition.
Vous êtes maintenant depuis 4 ans et demi presque tout le temps en Ukraine. Quel rapport avez-vous développé avec ce pays ?
Il y a un attachement personnel vis-à-vis des Ukrainiens que j'aime, qui étaient au départ nos fixeurs et qui sont devenus nos amis. Les gens qu'on rencontre et l'estime qu'on a pour un peuple qui est en souffrance. Et si je parle de ma vie personnelle, ma compagne est d'origine ukrainienne. Il y a un rapport aussi familial, on va dire. Donc je n'abandonnerai jamais le fait de documenter l'invasion russe en Ukraine avant qu'elle se termine.
À lire aussiPrix Bayeux 2026: le travail des journalistes gazaouis largement récompensé
KioskNews shows a cleaned-up reading view extracted from the publisher’s page — the original always lives on their site, not ours.