Raconter autrement : comment la RTBF innove-t-elle tout en conservant la confiance du public ?

Un récit a-t-il toujours la même vocation ? Pas forcément. Selon le public visé, certains contenus cherchent davantage à informer, d’autres à capter l’attention. Et c’est l’une des premières mises en situation proposées aux participants, à partir d’un cas concret : un titre journalistique sur des matériaux de construction à base de champignons. Les participants sont partagés et certains optent pour les deux à la fois.
"En tant que service public, notre rôle, c’est quand même d’informer. Mais aujourd’hui, avec la manière dont on raconte les choses, on a besoin de créer cette accroche ", souligne Hélène Maquet, journaliste et présentatrice du "fil actu", un rendez-vous d’actualité novateur chaque soir de la semaine sur RTBF La Première. Pour elle, les deux ne s’opposent pas : une information surprenante est, par nature, accrocheuse. Et une accroche qui ne tient pas ses promesses, c’est de la crédibilité perdue. "Si derrière vous n’avez pas la réponse à la question qui vous a interpellé, alors on perd en crédibilité", explique-t-elle.
Éviter le piège du sensationnalisme
Le deuxième exemple soumis au groupe "Des poissons dotés de dents humaines terrifient des baigneurs en Europe" cristallise les tensions entre accroche et véracité des faits. Si le titre suscite curiosité et inquiétude, il déclenche aussi des signaux d’alarme. Le gros point d’attention, c’est "dents humaines" lâche un des participants avant de poursuivre : "heureusement qu’il y a des guillemets". L’information, bien réelle, concerne le pacu, un poisson d’eau douce cousin du piranha dont les dents plates ressemblent à des molaires humaines — mais ce sont bien des dents de poisson.
Aller un pas trop loin dans la formulation pour faire cliquer, au détriment de la précision factuelle : c’est le piège que les participants identifient. La mention géographique — "baigneurs en Europe" — est également pointée comme un levier émotionnel fort, qui joue sur le sentiment de proximité. Efficace, certes. Mais à quel prix pour la confiance ?
Reconstituer pour raconter
Deuxième question au cœur des échanges : comment raconter des faits historiques que personne n’a jamais pu filmer ? La RTBF a diffusé cet été une reconstitution de la catastrophe minière du Bois du Cazier à partir de documents authentiques, pour montrer ce qui s’est passé sous terre, là où aucune caméra n’a jamais pu aller. Emine Bergosj, chargée de direction artistique à la RTBF et coordinatrice du projet, explique la démarche : "On n’était pas là pour faire de la fiction. L’idée, c’était vraiment de relater les faits, de comprendre ce qui s’est passé en dessous, en se basant sur ce que l’on savait".
Elle revient sur les nombreux garde-fous mis en place : consultation du conservateur du site, travail d’archivage approfondi, respect des droits photographiques et communication transparente auprès du public. "Notre rôle, c’est toujours de rassurer et de montrer la démarche. On tenait à être le plus clair et le plus transparent possible afin d’assurer cette confiance par rapport au public", précise-t-elle. Pour les participants, ce type de reconstitution illustre bien comment une innovation peut servir l’information sans la dénaturer — à condition d’être rigoureusement encadrée.
Tous ne partagent pas le même enthousiasme : Mathias, étudiant en archéologie à l’ULB, exprime des craintes sur l’effet de normalisation progressive des nouvelles techniques : à force de les utiliser pour des petits projets, puis des moyens, puis des grands, on risque de dévaloriser le travail des professionnels de l’image — réalisateurs, graphistes, comédiens. "Je suis assez frileux. Je trouve que la qualité est bien meilleure quand on n’a pas recours à ces outils" exprime-t-il.
La confiance du public, un équilibre fragile
En fin de discussion, chaque participant note, de 1 à 10, sa confiance dans les différentes façons de raconter. L’utilisation de comédiens pour rejouer un témoignage a obtenu des notes relativement élevées, autour de 6 à 8. "On perd quand même une partie de ce qui se joue dans le non verbal d’un témoignage", nuance Hélène Maquet, tout en reconnaissant que cette technique peut se justifier lorsque la personne concernée ne peut pas ou ne souhaite pas témoigner directement.
La voix off générée par intelligence artificielle, elle, a suscité beaucoup plus de méfiance, avec des notes allant de 1 à 4. "Ces voix sont insupportables. Elles n’ont aucune émotion", tranche l’une des participantes.
Un point commun ressort de ces deux cas très différents : ce qui fait ou défait la confiance, c’est moins la technique que la façon dont elle est annoncée. Le public accepte davantage ces procédés lorsqu’ils sont clairement signalés.
La vérité, une notion personnelle ?
Raconter autrement ne doit pas conduire à raconter autre chose.
Pudens Malibabo, chargé de cours en géopolitique des médias à l’IHECS
Pour conclure les échanges, Pudens Malibabo, chargé de cours en géopolitique des médias à l’IHECS, met le doigt sur quelque chose d’essentiel : innover dans la façon de raconter, c’est bien — à condition que ça reste au service de l’information. Le danger, c’est quand la forme prend le dessus sur le fond.
Il pointe aussi un phénomène de plus en plus présent : la "vérité ressentie". Aujourd’hui, beaucoup de gens jugent une information vraie non pas parce qu’elle est vérifiée, mais parce qu’elle correspond à ce qu’ils pensent déjà. Un défi de taille pour les médias, qui ne contrôlent pas la façon dont leurs contenus sont reçus, partagés ou détournés une fois qu’ils circulent. "Raconter autrement ne doit pas conduire à raconter autre chose" : cette formule a résonné comme une évidence pour l’ensemble des participants.
>> Retrouvez la dernière édition de "Table Média" ci-dessus. Nos précédentes émissions restent disponibles sur RTBF Auvio.
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