Protection des intérêts économiques belges : enquête pour espionnage chinois dans le secteur stratégique des puces électroniques

Espionnage, participation à une organisation criminelle, abus de biens sociaux et divulgation illicite de secrets d’affaires : les soupçons qui pèsent sur H. L., ancien ténor de la recherche au sein de BelGaN, ne sont pas minces. Ce quinquagénaire, né à Pékin et domicilié à Louvain, a été arrêté le 10 mai à l’aéroport de Bruxelles alors qu’il s’apprêtait à embarquer sur un vol à destination de la Chine.
L’homme est dans le viseur de la justice car il aurait profité de ses fonctions chez BelGaN, à Audenarde, pour dérober des connaissances précieuses dans le domaine des semi-conducteurs et les mettre ensuite à la disposition d’une société développée en Chine.
Depuis plusieurs années, les services de sécurité européens pointent la stratégie chinoise visant à racheter des entreprises dans des secteurs stratégiques, avant d’en transférer les technologies et le savoir-faire vers la Chine.
Les éléments recueillis au cours de l’enquête laissent penser que H. L. aurait travaillé parallèlement pour BelGaN et au profit de GaNkool, une compagnie aux activités identiques créée dans la province du Fujian.
Une faillite fracassante. À l’été 2024, l’entreprise dépose le bilan, faute de financement pour assurer la transition vers une nouvelle technologie de puces électroniques. BelGaN emploie plus de 400 personnes. Elle est la descendante du renommé Mietec, le "fleuron de la troisième révolution industrielle" en Flandre.
En février 2022, lorsqu’un consortium d’investisseurs, notamment chinois et basés à Hong Kong, acquiert l’usine de production de puces, Alan Zhou Zhen affiche pourtant de grandes ambitions. "Je vois ici la chance de ma vie d’initier une GaN-Valley en Europe", proclame à la presse le tout frais directeur général de BelGaN.
Au cœur du projet : le nitrure de gallium (GaN). Ce semi-conducteur de nouvelle génération permet de fabriquer des composants électroniques plus compacts et plus performants, notamment pour les voitures électriques, les chargeurs de téléphone, les installations de panneaux solaires ou encore les centres de données. La technologie est également déployée dans les secteurs spatial et militaire.
La justice se saisit du dossier. Certains agissements semblent être liés à une défaillance financière frauduleuse. D’autres laissent penser à des manœuvres d’espionnage économique. Le parquet fédéral est avisé.
Des informations remontent également de la Sûreté de l’État. Impliqué dans la protection de la sécurité économique de la Belgique, le service de renseignement a détecté des faits potentiellement répréhensibles et les a transmis au parquet.
Les actes d’enquête sont menés par la Police judiciaire fédérale de Flandre orientale, sous la direction d’un juge d’instruction. Plusieurs perquisitions et saisies ont été réalisées. Certains supports informatiques ainsi que certaines communications font toujours l’objet d’analyses.
L’enquête pourrait mettre en évidence le transfert illicite à l’étranger de propriété intellectuelle
À la RTBF et à De Standaard, le parquet fédéral précise que les investigations portent "notamment sur des faits d’espionnage, de participation à une organisation criminelle et de divulgation illicite de secrets d’affaires".
L’enquête "pourrait mettre en évidence le transfert illicite à l’étranger de propriété intellectuelle spécialisée et de secrets d’affaires relatifs à la production de puces en nitrure de gallium", complète le parquet.
Dans son dernier rapport annuel, la Sûreté de l’État faisait référence à des situations qui font aujourd’hui écho au dossier. Elle expliquait ainsi que des "entreprises chinoises investissent dans des entreprises […] qui développent des technologies prometteuses […] afin d’accéder à la technologie et ensuite créer une société miroir en Chine qui produira cette même technologie".
H. L., arrêté au printemps à Zaventem alors qu’il s’apprêtait à décoller pour la Chine, reste pour l’instant placé en détention préventive.
Par la voix de son avocat Dimitri de Beco, il conteste les infractions qui lui sont reprochées et rappelle qu’il demeure présumé innocent, l’enquête étant toujours en cours.
Dans le cadre de l’examen de la détention préventive de son client, Dimitri de Beco souligne avoir obtenu gain de cause devant les juridictions d’instruction sur la qualification des faits. Si H. L. reste bien détenu, "il ne l’est plus du chef d’espionnage", fait savoir l’avocat.
"Même à supposer les faits établis, ceux-ci ne pourraient être qualifiés d’espionnage. Il s’agirait, le cas échéant, de vol de secrets de fabrique", défend Dimitri de Beco. Selon lui, le dossier relève du droit économique et il n’est pas question ici d’un transfert de secrets touchant à la sécurité de l’État au profit d’un pays étranger, et donc d’espionnage.
Même à supposer les faits établis, ceux-ci ne pourraient être qualifiés d’espionnage
L’avocat se refuse à tout commentaire supplémentaire, dès lors que l’enquête se poursuit.
Quant à Alan Zhen Zhou, le second suspect dans ce dossier, il est toujours recherché, selon les informations recueillies auprès de plusieurs sources par la RTBF et De Standaard.
Cet ingénieur a dirigé BelGaN de 2022 à 2024, année de la faillite de l’entreprise. Il a construit sa carrière et sa réputation dans le secteur des semi-conducteurs entre la Chine et les États-Unis. Nos rédactions l’ont sollicité, mais n’ont reçu aucune réponse à ce stade.
GaNkool, la firme chinoise qui aurait tiré profit des secrets de BelGaN, n’a pas non plus réagi aux sollicitations. Le site internet de la société affiche actuellement BelGaN, pourtant en faillite, comme l’un de ses "partenaires", aux côtés d’une vingtaine d’autres entreprises ou institutions.
Si le volet judiciaire de l’affaire est loin d’être clos, le site d’Audenarde n’a pas non plus dit son dernier mot. Il s’apprête à retrouver une place dans le paysage européen des semi-conducteurs. Il y a un an, l’entreprise Thema Foundries BV annonçait la création du premier centre européen entièrement dédié aux puces photoniques, des composants qui utilisent la lumière pour traiter et transmettre des données.
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