Utilisation de l’IA | Centris au pays des merveilles

Sur les boîtes de céréales, on prend la peine d’inscrire que le produit a été « agrandi pour montrer la texture ». L’industrie ne veut pas risquer d’être accusée de représentation fausse ou trompeuse. Le consommateur a le droit de savoir que les flocons d’avoine ne sont pas gros comme ça.
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En immobilier, on est moins précautionneux, même si les sommes en jeu dépassent largement le prix de la boîte de céréales.
Des courtiers utilisent l’IA pour améliorer les photos affichées sur la plateforme Centris sans le mentionner. En claquant des doigts, l’outil change les meubles, fait le ménage, répare un plancher usé, améliore l’aménagement paysager ou ajoute un puits de lumière. Une courtière m’a même parlé d’une maison dotée d’une (fausse) piscine creusée.
Commode, tout ça, pour séduire les acheteurs potentiels sans passer par la quincaillerie ni même faire les lits !
J’ai l’air de trouver ça drôle, mais non.
Certains s’inquiètent que l’intelligence artificielle nous tue dans 10 ans. Mais ces images modifiées sur Centris nous rappellent qu’il est inutile de regarder aussi loin pour imaginer les conséquences de l’IA dans notre vie quotidienne.
La technologie est tellement efficace qu’on ne peut plus savoir quelles images sont fidèles à la réalité, même pour le plus gros achat de sa vie.
On se retrouve donc, comme spectateur, dans un état de vigilance constante, à se demander si on peut se fier à nos yeux et à notre jugement… si, bien sûr, on a été prévenu que des photos de maisons sont parfois retouchées. Pour les autres, le subterfuge est total. La surprise ou la déception les attend lors de la visite. Quelle perte de temps.
J’ai moi-même allumé l’hiver dernier, quand ma collègue Florence Dancause a publié un reportage sur la « mise en valeur virtuelle » des propriétés1. Les maisons me semblaient de plus en plus parfaites, dépouillées, éclairées et décorées avec goût depuis un certain temps.
Si des flammes ont été ajoutées dans le foyer ou que des cadres hideux ont été retirés des murs, on peut croire que cela est anodin. Mais quand un courtier triche avec ses photos, peut-on lui faire confiance pour le reste ?
Personne ne peut dire, hélas, quelle proportion des photos est améliorée par l’IA. J’ai consulté une cinquantaine de fiches de maisons et de condos à vendre et je n’y ai trouvé qu’une mention claire. C’était écrit « Image meublée virtuellement ».
PHOTO TIRÉE DU SITE DE CENTRIS
Maison à vendre à Sainte-Claire. Le soleil a été ajouté par l’IA.
Le problème, c’est qu’à partir du moment où l’on sait la chose possible, l’on suspecte toutes les photos d’avoir été embellies. Regardez la maison de campagne ci-dessus, le soleil a été ajouté pour améliorer l’ambiance, m’a confirmé le courtier Alexandre Boutet (Engel & Völkers).
En règle générale, il utilise surtout la technologie pour désencombrer des maisons de personnes âgées ou remplir des pièces vides, question d’aider les futurs acheteurs à « visualiser le potentiel de la maison ». Ses photos retouchées portent la mention « image 3D ».
En l’absence de règles strictes, de surveillance et de sanctions, on doit se fier à son instinct. Mais il nous joue parfois des tours.
Soupçonnant deux maisons d’être un peu trop parfaites, j’ai contacté la courtière Maude Chamberland (RE/MAX Signature) pour en avoir le cœur net. « Moi aussi, je trouve que ça a l’air de l’IA, mais non ! » Dans un cas, la maison a été meublée par une designer pour la prise de photos, du bon vieux home staging, donc. Dans l’autre, les propriétaires ont tout simplement beaucoup de goût, et de moyens.
Mais la courtière ne s’en cache pas, elle utilise l’IA. Ses photos retravaillées sont identifiées depuis environ un mois, soit depuis la réception d’une infolettre de l’Organisme d’autoréglementation du courtage immobilier du Québec (OACIQ), le 23 septembre.
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IMAGE TIRÉE DU SITE DE CENTRIS
La courtière Maude Chamberland précise depuis peu sur Centris que ses photos modifiées par l’IA sont « présentées à titre indicatif ».
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PHOTO TIRÉE DU SITE DE CENTRIS
Pièce dans son état réel
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IMAGE TIRÉE DU SITE DE CENTRIS
Salon meublé et modifié par l’IA, ce qui est précisé uniquement dans l’addenda sur le site du courtier
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PHOTO TIRÉE DU SITE DE CENTRIS
Pièce dans son état réel
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Le hic, c’est que la plateforme Centris n’est pas conçue pour inscrire des mots sur les photos, se limitant à offrir l’espace pour quelques caractères, bien en dessous. C’est quelque chose à améliorer, juge la courtière.
Maude Chamberland croit que les autres courtiers finiront, comme elle, par être transparents. Mais quand ? Et dans quel intérêt, si personne ne sanctionne les contrevenants ?
Il faudra aussi décider des limites à ne pas franchir. Ajouter des plantes vertes, ce n’est pas l’équivalent d’un puits de lumière qui transforme une pièce.
Une histoire rapportée par CTV News2 montre comment certains étirent l’élastique. Le courtier Jean-Michael Girard (RE/MAX) a publié une photo d’une maison à Terrebonne qui arborait deux lucarnes de plus qu’en réalité, des fenêtres agrandies et une clôture inexistante.
L’OACIQ, qui ne m’a pas rappelée, a pourtant rédigé un guide clair : le recours à l’IA doit être déclaré et ne pas servir à rendre une image plus attrayante ni à masquer quoi que ce soit. Or, pour les courtiers, tout est une question d’attirance, justement. Et puis, si leur objectif est de présenter le potentiel d’une propriété, pourquoi cacher l’utilisation de l’IA ?
Les images retouchées viennent aussi brouiller les recherches sur Airbnb3. Si une grande fenêtre a été ajoutée par ChatGPT dans un appartement de Paris, vous le découvrirez trop tard, en commençant vos vacances.
Comme on le découvre avec effroi depuis l’affaire Thélyson Orélien, l’IA nous oblige à nous questionner sans cesse, car il est devenu naïf d’admirer sans arrière-pensée. Quel dommage. Même une jolie maison vient avec des soupçons.
1. Lisez l’article « Home staging virtuel : Cette propriété a-t-elle été retouchée par l’IA ? » 2. Lisez l’article « Realtor, agency apologize for AI image that altered facade of Quebec home for sale » de CTV News (en anglais) 3. Lisez l’article « AI photos are making it harder to know what you're booking on Airbnb. Here's what to look out for » de CBC
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