Yannick Haenel, lauréat du prix Femina : "S’il y a un lieu qui ne devrait pas être le reflet de la société, c’est l’école"

Pascal Claude : "C'était obscur, inexplicable, délicieux. Être prof me destinait à une aventure dont j'attendais tout et je sentais que j'avais rendez-vous avec une chose immense". Est-ce que cette chose immense est survenue à certains moments ? L'avez-vous identifiée ?
Yannick Haenel : Cette chose immense, c'est plus que donner cours, c'est ce qu'on y met. C'est cet étrange désir de bien faire, dont je me demandais d'où il me venait. Parce qu'en même temps, j'avais envie de faire un bras d'honneur. Et puis je pensais aussi en même temps que je n’en avais rien à foutre, pour le dire clairement. Et dans le même instant, j'aurais tout donné pour que ça marche bien. Et je me fatiguais, je m'épuisais à préparer des choses pour ces enfants-là, j’y passais 40 heures par semaine. Je ne pensais qu'à ça. Et peut-être que tous les profs ne sont pas des fanatiques comme moi, Mais oui, cette chose immense, c'est la parole, ouvrir la parole. Tous les profs vous le diront, tous les profs se plaignent. Et en même temps, ils vous disent que quand ça marche, c'est ce qui est le plus beau. C'est comme dans l'amour, au fond.
Je pense que s'il y a un lieu qui ne doit pas être le reflet de la société, qui ne devrait pas l'être, c'est bien l'école.
"Les élèves ont-ils le niveau ?", "Le niveau n'a-t-il pas baissé ?". Ce sont des questions répandues, et pas que dans les salles de profs. Vous n'aimez guère ce concept de niveau. Pourquoi ?
Les gens qui disent ça, d'une part, ils n'y connaissent rien. Généralement, ils viennent politiquement de coins douteux de la droite, voire de l'extrême droite. La question du niveau, c'est aberrant. Bien sûr, et heureusement que les enfants ne savent pas tout, mais qui établit ce qu’est le niveau ? Vouloir mesurer, vouloir quantifier ce qui se passe entre des enfants et des adultes qui travaillent avec eux, je trouve ça inepte.
Ça ne se mesure pas l’apprentissage ?
Absolument pas. Je pense que s'il y a un lieu qui ne doit pas être le reflet de la société, qui ne devrait pas l'être, c'est bien l'école. Parce que je trouve que c'est aberrant de réduire l'école et toutes ces années d'apprentissage à un pur entraînement à devenir un employé dans la société et à trouver un travail. Je sais très bien que le travail, c'est très bien, moi j'aime travailler. Mais au fond, l'école, ce n'est pas sa destination. Tout le monde est devenu néolibéral, on ne s'en rend même plus compte, et imposer ça à des jeunes gens, une espèce de compétition, de penser à l'avenir. Non, ce qu'il y a de beau, c'est chaque heure de cours, c'est lire des choses qu'on ne lira plus jamais, parce qu'il n'y a plus d'endroits dans la société où on lit à voix haute, où on partage des poèmes, où on apprend des récitations. L'école n'a pas d'autre but qu'elle-même.
Les professeurs sont des saints, des saints laïcs, par ce qu'ils endurent et parce qu'au fond, ils font quelque chose qui se soustrait à l'offre et à la demande, qui se soustrait au profit, qui en un sens est gratuit.
"Il faut être fou pour être prof (je dirais même, pour être un bon prof). En tout cas, cette folie ne m'a jamais quitté. Je plaide en sa faveur. Je crois qu'elle est salutaire. À leur manière usée, plaintive, parfois morne et toujours consciencieuse, les profs sont des saints." Que pouvez-vous nous dire, Yannick Haenel, de la folie des profs ? Peut-être de leur sainteté aussi ?
C'est une drôle d'activité. Vous voyez, j'ai même évité de dire métier. C'est plus qu'un métier. La douce et belle folie de certains profs, c'est de ne pas se soustraire au fait d'être exposé sans cesse. Je ne sais pas s'il y a beaucoup de métiers où on se remet en question toutes les cinq minutes…Il n'y a pas de filtre. On est là face à des jeunes gens, des adolescents, des enfants et si ça ne va pas, si on n'est pas en forme, si on a dit une connerie, les impacts sont immédiats et on est visé directement. Et je me souviens qu'à chaque heure de cours, en sortant, je me disais, " bon, là, c'était bien, mais j'aurais dû faire ça ", puis en enchaîner une autre heure, et puis là, c'était une catastrophe. On y pense avant, on y pense pendant, on y pense après. J’ai tenu 15 ans comme ça, un peu plus, mais je ne sais pas comment font les profs. Ce sont des saints, des saints laïcs, par ce qu'ils endurent et parce qu'au fond, ils font quelque chose qui se soustrait à l'offre et à la demande, qui se soustrait au profit, qui en un sens est gratuit. Alors de fait, on les paye très peu, sans doute parce que c'est gratuit, mais sans jeu de mots.
Des enfants assis confrontés à des adultes, quand on y pense, c'est complètement aberrant.
"Quoi qu'en disent les pédagogues, c'est la violence qui est première dans les collèges. Et être prof consiste à enrayer son déchaînement". C'est ce que vous écrivez. Pourquoi la violence circule-t-elle dans les écoles secondaires, selon vous ?
Ce n'est pas nécessairement la violence des élèves. Je pense que je suis assez clair dans le roman. C'est même assez peu la violence des élèves. C'est la violence de la société elle-même. Des enfants assis confrontés à des adultes, quand on y pense, c'est complètement aberrant, la manière dont ça se passe, 8 heures par jour. Comment ne pourrait-il pas y avoir des conflits ? Tous les hommes politiques n'ont que le mot éducation à la bouche, " priorité à l'éducation ", de belles paroles et au bout du compte, la situation empire. On est confronté à des désirs, à une soif, à une faim des jeunes gens qui ne peut pas être assouvie et qui est parfois brimée. On n'y arrive pas. Et donc ça peut dégénérer. A l’époque, en tant que prof, je me sentais exposé, aujourd’hui les enseignants se sentent menacés. Beaucoup trouvent que ce métier est devenu dangereux.
Vous faites l'éloge de la transmission dans le texte en disant que ça serait " la chose la plus importante au monde " …
Le mystère de la transmission, c’est qu'on ne sait pas quand ça commence ni quand ça termine. On ne sait pas si ça arrive à destination. Et on ne sait pas ce qui est transmis, évidemment. Il y a cette phrase de Lacan sur l'amour " L'amour, c'est donner ce qu'on n'a pas à quelqu'un qui n'en veut pas ". Et ce n'est pas désespérant du tout. C'est juste que c'est quand on est dépossédé avec bonheur que peut-être ça a lieu. Alors c'est ça aussi, un cours réussi.
Parce qu'enseigner, c'est aimer ?
J'en suis persuadé. Alors, dit comme ça, ça peut paraître bizarre. Mais je me souviens de la tendresse, de l'attention, du fait de vouloir presque se sacrifier, tout donner, j'ai eu cette folie-là. Appelons ça de l'amour. Ce n'est pas de l'amour pour tel ou tel élève, c'est l'amour pour la situation même qui est en jeu et qui peut s'ouvrir de manière absolue ou se refermer lamentablement.
Vous avez donné un texte récemment dans la revue "Possession Immédiate", vous y écrivez que "Nous vivons des temps politiques infâmes". Vous précisez "Nous sommes séquestrés à l'intérieur d'une geôle d'acquiescement". Qui nous séquestre ?
Écoutez, c'est la question. Je veux dire par là que ça fait partie du problème d'identifier. Il n'y a plus de grande présence démoniaque qui serait aux manettes pour nous esclavagiser. Mais on en est à un point du capitalisme, du néolibéralisme, où on a pris des automatismes de servilité, on s'est fait avoir, en fait. Et à chaque instant, on peut s'en rendre compte et puis peut-être essayer d'inverser les choses. Mais nos vies, malheureusement, satisfont un programme. C'est ça la politique, c'est d'arriver très concrètement à se défaire de ce qui nous est imposé. Alors effectivement, la lutte pour le langage, dans cette époque d'appauvrissement du langage qui est complètement organisée, écrire, parler, ça fait partie de quelque chose qui participe à notre désaliénation.
Peu à peu, on va tous se mettre à parler comme l'IA ou à écrire comme l'IA.
Vous visez aussi dans ce texte nos comportements vis-à-vis de l'intelligence artificielle. Vous écrivez " Le consentement éberlué à l'IA ne relève-t-il pas d'un réflexe d’esclave ? ". On en est là ?
Je pense, oui. Quand on essaye de réfléchir à ces prothèses dont nous nous entourons, dès lors qu'elles touchent au langage, c'est-à-dire au cœur le plus vivant de nos relations et de nos êtres, alors, il y a un péril parce qu'on est mangé de l'intérieur par ça. Et, peu à peu, on va tous se mettre à parler comme l'IA ou à écrire comme l'IA.
Et qu'est-ce qu'on perd si on se met à écrire comme une intelligence artificielle ?
Eh bien c'est fini. Notre solitude, notre communauté, tout ce qu'on aime est fondé sur un bain de langage, sur le fait que le langage, ce n'est pas une forme figée, la métamorphose. C'est ça la chose qui échappe à l’IA dans sa quête de perfection, me semble-t-il. C'est que la métamorphose, l'inhabileté, les miroitements de ce qui ne va pas, au fond, c'est ça qui est beau. L'ajustement. Il ne s'agit pas de trouver, il s'agit de s'ajuster. Ce n'est pas un discours général sociologique que je tiens, je m'en fiche à la fin de l'IA. Mais quand on en tire les conséquences, oui, il y a quelque chose comme une animalisation de l'espace humain, c'est certain. Une fois privé de liberté dans le langage, on devient quelqu'un qui ne répond plus au langage lui-même et donc quelqu'un qui obéit.
Selon vous, il est politiquement urgent de s'engager. S'engager, c'est faire quoi, c'est dire quoi ?
Je le fais à ma mesure. Je sais que je n’ai peut-être plus l'athlétisme pour manifester ou pour prendre part à des choses collectives, comme je l'ai beaucoup fait. Mais je pense qu'il va falloir choisir, se remettre à voter, dire clairement les choses. Dire clairement ce qu'on refuse. J'ai des vieux réflexes du XXe siècle. Quand j’étais jeune j’étais anarchiste et je ne votais pas, je me disais, " bras d'honneur à la politique ". Et agir comme ça n'a rien changé. Donc il faut s'engager, oui, absolument.
Quand vous étiez jeune prof, vous étiez traversé par l’anxiété. Êtes-vous encore un être humain anxieux ?
J'espère bien parce que je ne sais pas ce que vous en pensez, mais moi, quelqu'un qui n'est pas anxieux, je m'en méfie un peu. Je me dis que les criminels ne sont pas anxieux par exemple. Justement, être humain, c'est se projeter dans quelque chose qu'on va faire, en avoir un peu peur par délicatesse, par vertu. L'anxiété, c'est une vertu.
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