Les messages antiguerre ne passent plus aux yeux du Kremlin
Il s’était présenté aux élections présidentielles de 2024 contre Vladimir Poutine avant de voir sa candidature invalidée. À l’occasion des élections législatives qui se tiennent cette fin de semaine en Russie, il souhaitait se faire élire à la Douma en clamant son message antiguerre. Mais encore une fois, le régime en a décidé autrement. Visé au cours des dernières semaines par des procédures judiciaires et déclaré « agent de l’étranger », Boris Nadejdine a fui la Russie pour se réfugier à Paris. Le Devoir s’est entretenu avec l’opposant russe en exil.
« Quand le régime autocratique en Russie rencontre des difficultés, il renforce et intensifie la répression », laisse tomber l’homme de 63 ans en entrevue virtuelle.
Autrefois partisan de Vladimir Poutine, Boris Nadejdine était devenu depuis plusieurs années l’une des voix critiques de l’homme fort du Kremlin sans pour autant être un opposant honni par le régime. « Je faisais partie de ce que l’on appelle en Russie l’“opposition systémique” », explique-t-il, en référence aux forces de contestation qui sont tolérées.
Mais le vent a tourné ces derniers mois. « C’est devenu aujourd’hui absolument impossible de critiquer la guerre [en Ukraine] », déplore-t-il. En 2024, Boris Nadejdine avait pourtant fait campagne pour la présidentielle russe en martelant son message antiguerre. La Commission électorale centrale avait certes rejeté sa candidature en invoquant des irrégularités dans les signatures recueillies, mais il n’avait pas fait l’objet de procédures judiciaires.
« C’était encore possible de critiquer la guerre à condition d’être un homme politique connu », explique-t-il.
Celui qui gravite dans la politique russe depuis la chute de l’URSS avait notamment qualifié l’invasion de l’Ukraine d’« erreur fatale de Poutine » en 2024. Dans la dernière année, les lignes rouges du Kremlin ont toutefois « bougé de manière spectaculaire, en raison de la situation très différente dans laquelle se trouve la Russie aujourd’hui par rapport à il y a deux ans », explique-t-il.
Non seulement une victoire militaire n’est pas à la portée des forces russes, mais la guerre s’est immiscée dans le quotidien des gens ordinaires : les drones et les missiles ukrainiens frappent plus intensément en Russie, l’inflation plombe le pouvoir d’achat des familles, des pénuries de carburant surviennent et les coupures d’Internet se font plus nombreuses.
Quand Boris Nadejdine a commencé à faire campagne pour les élections législatives cet été, il sentait que l’insatisfaction à l’égard de la guerre était plus élevée dans la population. « Et en quelques jours, pratiquement toutes les organisations gouvernementales responsables de la répression se sont retournées contre moi », indique-t-il.
Le 10 juillet, il a été désigné « agent de l’étranger » — un statut imposé à de nombreuses voix critiques du régime. Toute activité politique lui a été interdite pendant un an. Le père de quatre enfants a ensuite été arrêté pour une infraction administrative. S’en est suivie une convocation devant le Comité d’enquête russe en vue d’une éventuelle procédure pénale et une interdiction de quitter le territoire russe.
Puis cette interdiction a subitement été levée pour 24 heures. « Mon avocat m’a dit que […] c’est un signal absolument clair [des autorités] : “Tu as une seule journée pour prendre ta décision : la prison ou quitter la Russie.” » Avec sa femme, Boris Nadejdine a fait ses bagages et a embarqué le 22 juillet sur un vol pour Astana, la capitale du Kazakhstan — une destination accessible sans visa pour les Russes. Le couple est ensuite arrivé en France le 3 août.
Truquage électoral
Par l’entremise de ses réseaux sociaux et d’entrevues accordées aux médias, l’homme russe souhaite continuer à faire la promotion d’un arrêt des combats en Ukraine et d’un « retour à la vie normale » en Russie. Puisque « la seule manière de changer la façon dont Poutine comprend la situation — la seule —, c’est la pression de la société russe », fait-il valoir.
Bien que truquées, les élections législatives de la fin de semaine pourraient laisser transparaître une insatisfaction de la population russe, qui pourrait percoler jusqu’au Kremlin. « Poutine n’est pas Staline », souligne l’opposant. « L’autorité de Staline reposait avant tout sur la peur et la répression. Poutine, lui, veut avoir le soutien réel de la population, et les résultats des élections ont une importance très grande pour lui, personnellement. »
Ces résultats seront certainement « corrigés » dans les bureaux de vote (ce qui est impossible, selon Boris Nadejdine, à la Commission électorale centrale). Mais puisque des observateurs seront présents, « les possibilités réelles de corriger les résultats ne sont pas très grandes. Par exemple, si le véritable score de Russie unie est inférieur à 30 %, il est absolument impossible de le faire passer à plus de 50 % », assure-t-il.
Geler la ligne de front
Pour mettre fin à la guerre en Ukraine, Boris Nadejdine propose de geler la ligne de front et de décider ultérieurement du sort des territoires ukrainiens occupés par la Russie. « La fin de cette guerre ne sera possible que par l’arrêt de la guerre chaude — l’arrêt des bombardements, l’arrêt des tueries — et par le début d’un processus de négociation très long et très complexe », affirme-t-il. Des démarches qui pourraient s’étaler sur plusieurs décennies.
« Il est absolument impossible de trouver [actuellement] une solution à la question “À qui appartient la Crimée ?”, parce qu’aucun président russe, quel qu’il soit, ne rendra jamais la Crimée à l’Ukraine. Et aucun président ukrainien ni aucun Parlement ukrainien n’acceptera jamais que la Crimée soit russe », estime-t-il.
Boris Nadejdine fait le même constat pour les portions des régions de Donetsk, de Lougansk, de Zaporijia et de Kherson occupées par la Russie. « Laissons ces questions aux prochaines générations », suggère-t-il.
D’ici là, l’opposant russe espère qu’il pourra rentrer en Russie, où vivent toujours ses quatre enfants, dont certains sont des adolescents. « Mon plan, c’est d’attendre. Et peut‑être qu’un jour, quelque chose changera en Russie, et que j’aurai la possibilité d’y retourner », mentionne-t-il.
Boris Nadejdine dit ne pas craindre pour sa sécurité, même si certains opposants russes ont été tués ou empoisonnés à l’étranger. « Je ne suis pas l’ennemi juré de Poutine », dit-il. « Je ne suis pas Alexeï Navalny. Je n’ai jamais attaqué Poutine personnellement, je critique ses politiques. »
Une ligne de conduite que l’opposant est déterminé à poursuivre. « Même ici en France, je choisis bien mes mots. »
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