Des documents du SPVM évoquent une sous-culture «radicalisée» au poste de Montréal-Nord
Des documents internes indiquent qu’une « sous-culture » s’est formée au sein d’agents « radicalisés » du poste de police du quartier multiculturel de Montréal-Nord, avant que celui-ci ne soit secoué par des allégations de racisme et de fautes professionnelles.
Ces documents, obtenus par La Presse canadienne grâce à la loi sur l’accès à l’information, font partie d’un dossier préparé en vue de la comparution de Fady Dagher, chef de la police de Montréal, devant une commission municipale de sécurité publique en août.
Ces documents récemment publiés révèlent des détails que M. Dagher n’avait jamais communiqués au public concernant les raisons qui auraient pu conduire la direction de la police à désarmer et à démanteler une unité de patrouille composée de 16 membres du poste de police de Montréal-Nord.
Ces documents comprennent une copie de la présentation de M. Dagher devant la commission municipale, ainsi qu’un projet de notes d’intervention décrivant la manière dont la police a géré l’incident.
Ces notes d’intervention indiquent que la réaction au sein des forces de police — certains agents ayant dénoncé des fautes professionnelles présumées commises par leurs collègues — reflète la façon dont la police constatait l’apparition de fissures dans « l’omerta policière », dans le cadre d’un changement culturel qui a conduit certains agents à se sentir isolés.
Ces documents internes confirment également que la police disposait de preuves suffisantes pour prendre des mesures à l’encontre des membres de l’unité de patrouille un jour avant de la démanteler et d’en informer le public tard dans la nuit d’un vendredi, à la mi-juin.
Une sous-culture radicale
Le projet de note d’allocution indique qu’une sous-culture se développait au sein de cette unité de patrouille du poste de police, impliquant « une frange marginalisée » des « employés qui se sont radicalisés » et qui s’opposaient aux efforts visant à éliminer les fautes professionnelles et à changer la culture de la police.
« Ces personnes rejettent tout le travail accompli par le SPVM au cours des dernières années », peut-on lire dans un passage des documents internes. « Ils le rejettent et d’une certaine manière, le faisaient savoir. Ils cherchaient à se reconnaître entre eux. »
Les documents n’expliquent pas ce que la police entendait par « radicalisés », à combien d’employés ce terme s’appliquait selon elle, ni ce qu’elle entendait par « chercher à se reconnaître entre eux ».
M. Dagher et d’autres responsables de la police n’ont pas donné de détails sur les incidents présumés qui ont conduit la police à démanteler l’unité de patrouille ; toutefois, il a confirmé que l’une des allégations faisant l’objet d’une enquête concernait des agents qui auraient coupé les cheveux de civils issus de minorités ethniques pour les conserver comme trophées.
Le SPVM a indiqué qu’il préparait des réponses aux questions de La Presse canadienne concernant les documents récemment publiés, mais n’a pas fourni de réponses dans l’immédiat.
Dans un communiqué publié lundi, la police a indiqué avoir transmis les éléments de preuve aux procureurs du Québec, qui détermineront s’il y a lieu de porter des accusations pénales.
Des experts et des militants antiracistes ont exprimé leur inquiétude après avoir pris connaissance du langage utilisé dans ces documents internes.
« La police admet en substance qu’un processus de changement va créer de petites cliques de personnes marginalisées qui deviendront encore plus brutales », a déclaré Ted Rutland, un professeur de géographie à l’Université Concordia qui mène des recherches sur les forces de l’ordre au Canada.
« C’est plausible et effrayant ; il est donc intéressant que [M. Dagher] ne l’ait pas dit ouvertement. »
Processus de radicalisation
Martin Geoffroy, professeur de sociologie au Cégep Édouard-Montpetit, estime qu’il est possible que les responsables faisaient référence à une radicalisation d’extrême droite.
M. Geoffroy a coécrit une étude financée par le gouvernement fédéral sur les groupes d’extrême droite au Québec et étudie les mouvements d’extrême droite depuis plus de 20 ans.
Mais il a précisé qu’il ne faisait que spéculer sur ce qui s’était passé au sein de l’unité de patrouille, car les documents ne fournissent pas de définition ni d’explication détaillée de ce qu’ils entendent par « agents radicalisés ».
Il a indiqué que ses recherches antérieures avaient révélé que d’anciens policiers et militaires figuraient parmi les membres de groupes d’extrême droite.
« Ce qu’on peut voir dans [ces documents], c’est qu’il y a de la résistance » aux efforts visant à changer la culture organisationnelle, a-t-il indiqué.
Les documents révèlent également de nouveaux détails sur la manière dont les employés ont réagi au scandale, suggérant que la plupart des membres des forces de l’ordre étaient indignés par les agissements présumés des agents du poste de quartier de Montréal-Nord.
« Vous n’avez pas idée du nombre de policiers du SPVM qui m’ont écrit ou dit à quel point ils étaient choqués par ce qu’ils ont appris », indiquaient les notes de l’allocution.
« À quel point ils sont en maudit contre ces collègues qui déshonorent leur uniforme, détruisent tout le travail qu’eux ont cherché à accomplir depuis des années. »
Dave Poitras, sociologue à l’Université de Montréal spécialisé dans la radicalisation, a expliqué que les services de police sont de grandes organisations qui peuvent refléter la diversité des croyances présentes dans la société.
Mais il a averti que l’idéologie à elle seule ne pouvait expliquer les agissements présumés au poste n°39. Il a précisé que les facteurs qui poussent une personne à commettre de tels actes vont manifestement au-delà de l’adhésion à une quelconque idéologie.
M. Poitras est directeur scientifique de « Villes sans violence », une association à but non lucratif qui se consacre à la prévention de l’extrémisme et des crimes de haine.
Il a expliqué que son organisation définissait la radicalisation comme un processus d’adoption de croyances extrêmes et une volonté d’utiliser, d’encourager ou de faciliter la violence pour faire avancer une idéologie, un projet politique ou une cause.
Ces convictions peuvent impliquer de placer certains groupes au-dessus d’autres, a-t-il précisé, citant en exemple les hiérarchies raciales et la suprématie blanche.
Il a déclaré que certains des comportements présumés au poste n°39 semblaient revêtir un caractère haineux et que des incidents ou des crimes motivés par la haine peuvent résulter de la radicalisation. Mais on en sait trop peu pour déterminer si des agents en particulier étaient effectivement radicalisés, a-t-il ajouté.
La radicalisation « n’est généralement pas quelque chose qui arrive du jour au lendemain, a noté M. Poitras. Il faut vraiment la comprendre comme un processus sur un continuum. »
La police savait
Les documents semblent également en révéler davantage sur ce que la police savait avant de démanteler l’équipe de la Station 39.
Une note datée du 11 juin indique : « Nous avons eu la confirmation d’éléments concrets d’enquête. » La suivante commence ainsi : « 12 juin : Je décide de procéder immédiatement à la suspension ».
Un autre document indique qu’au 11 juin : « un seuil de validation des informations a été atteint pour justifier des actions de gestion décisives. »
M. Dagher a rejeté les critiques concernant sa décision d’annoncer le démantèlement de l’unité tard dans la soirée d’un vendredi, affirmant qu’il avait fait preuve de transparence au sujet de l’enquête et qu’il avait agi aussi rapidement que possible.
La police a indiqué que le délai entre le 11 et le 12 juin avait servi à préparer l’opération avant l’arrivée des agents pour leur prochaine prise de service.
Ce soir-là, les seize agents ont été désarmés, deux ont été suspendus, trois ont été affectés à des tâches administratives et les onze restants ont été relocalisés — des mesures qui, selon les documents, ont été prises « pour assurer la sécurité des populations ».
À la mi-août, la police a indiqué que quatre agents avaient été suspendus.
Une partie du document souligne également que la Loi sur la police du Québec oblige le chef de police à informer « sans délai » le ministre chargé de la sécurité publique d’une allégation selon laquelle un agent aurait commis une infraction pénale, à moins que, après avoir consulté des procureurs, celle-ci ne soit jugée frivole ou sans fondement.
Les notes indiquent que le ministre de la Sécurité intérieure, Ian Lafrenière, a été informé à 20 h 45 le 12 juin, peu avant que la police n’annonce publiquement qu’elle prenait des mesures. Interrogé au sujet de l’intervention du 11 juin et sur la question de savoir si le ministre aurait dû être prévenu plus tôt, un porte-parole de M. Lafrenière a refusé de commenter, invoquant les enquêtes en cours.
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