Air Liaison, une compagnie qui a ignoré la police des airs

En décembre 2023, Air Liaison exploite uniquement de petits appareils à hélices de moins de 39 places. Mais le transporteur aérien veut passer à la vitesse supérieure et projette d’affréter des appareils de taille moyenne, appelés CRJ, qui peuvent accueillir jusqu’à 50 passagers.
Destinés au trajet Sept-Îles–Québec–Montréal, les CRJ sont nettement plus rapides. Ils atteignent une vitesse de croisière de 850 km/h, contre 500 km/h pour les plus petits appareils. Une économie de temps, synonyme d’économie d’échelle pour le transporteur. Air Liaison peut dorénavant effectuer deux allers-retours dans la même journée avec le même équipage.
La clé du succès dans notre industrie, où les marges sont microscopiques, réside dans l’atteinte de niveaux d’efficacité [...] à chaque niveau de notre organisation
, a déclaré le PDG d’Air Liaison, Mathieu Gingras, au journal Le Nord-Côtier.
C'est le siège qui rapporte l'argent dans l'aviation. Si vous allez dans un avion plus grand, ça veut dire que le coût par siège diminue. C'est ça qui est le nerf de la guerre dans l'aviation
, résume Mehran Ebrahimi, qui dirige l'Observatoire international de l'aéronautique et de l'aviation civile.
Air Liaison n’a cependant pas la licence requise par l’Office des transports du Canada (OTC) pour mettre en service un CRJ en 2023. Ces certifications-là sont sérieuses
, insiste l’expert. Pour passer des petits aux moyens aéronefs, il faut remplir des exigences plus pointues :
- une assurance rehaussée;
- une enquête financière approfondie;
- des critères de sécurité plus élevés.

Le 18 juillet 2023, sur sa page Facebook, Air Liaison annonce l'arrivée imminente d'une nouvelle ligne avec un CRJ200 qu'elle qualifie de plus rapide et offrant plus de disponibilités de sièges.
Photo : Page Facebook, Air Liaison
Sans licence adéquate, Air Liaison se tourne alors vers un sous-traitant qui, lui, détient la bonne licence. Il lui demande d’effectuer des vols de CRJ. Mais cette sous-traitance n’est pas autorisée par l’OTC.
Malgré plusieurs avertissements de l’OTC, des passagers montent quand même à bord des appareils de taille moyenne, à au moins 13 reprises.
Quand vous connaissez les règles, quand on vous a prévenu que vous outrepassez les règlements, ça, c'est plus qu’une négligence. À mon avis, c'est une délinquance.
Air Liaison rejette catégoriquement l’étiquette d'entreprise délinquante
Nous avons obtenu les rapports des enquêteurs de l’OTC, qui se sont penchés sur ces violations d’Air Liaison aux règlements qui découlent de la Loi sur les transports du Canada. Nous les avons soumis au professeur Ebrahimi avant de solliciter ses commentaires.
L’OTC a qualifié de très graves
les 13 violations constatées et a imposé à Air Liaison une sanction de 65 000 $ en septembre 2024.
Le message avec ce montant élevé est de dire stop
, résume Mehran Ebrahimi.
Ils ne suivent pas les règles, ils brisent les règles. Il faut être assez mauvais pour écoper de plusieurs sanctions de l’OTC
, confie une de nos sources du monde de l’aviation, qui a requis la confidentialité pour éviter les impacts sur sa carrière.
Depuis, Air Liaison a convenu d’une entente avec l’OTC et peut maintenant déplacer 39 passagers dans un CRJ depuis 2024. L’entreprise bénéficie ainsi d’une vitesse de croisière plus élevée, mais dans un avion qu’elle ne peut remplir au maximum de sa capacité.

Mathieu Gingras est le président d'Air Liaison.
Photo : Radio-Canada / Marc-André Turgeon
Nous avons demandé au professeur Ebrahimi s’il monterait à bord d'un avion appartenant à une compagnie qui commet ce genre de violation. Sa réponse est claire.
Non. Je pars d'un constat que, quand vous ignorez les règles à un endroit, vous êtes portés à ignorer les règles ailleurs aussi. Moi, j'appelle ça des compagnies voyous.
Air Liaison a décliné notre demande d’entrevue. Par la voix de ses avocats, la compagnie a dit contester catégoriquement les allégations [du reportage]
, qu’elle considère comme non fondées. Air Liaison soutient que cette affaire relève du cadre réglementaire, qu'elle ne porte pas sur la sécurité des passagers et qu’elle respecte les conditions imposées par l’OTC.
Air Liaison bénéficie de dizaines de millions de dollars en subventions provenant du Programme d’accès aérien aux régions (PAAR). Le ministère des Transports (MTMD) a résilié son contrat en juillet et indique qu’à 844 reprises, des fausses déclarations auraient été produites chez Air Liaison au nom de ses employés pour obtenir des rabais auxquels ils n’avaient pas droit.
En réponse à cette exclusion du PAAR, Air Liaison a décidé de poursuivre le ministère. Le 3 août, la Cour supérieure lui donne raison provisoirement et suspend la décision du MTMD. Air Liaison est réintégrée au sein du PAAR en attendant un procès qui tranchera l’affaire sur le fond. Le transporteur assure n’avoir commis aucun manquement à son contrat et blâme un ex-cadre.
Toujours le plus bas soumissionnaire
Quand Air Liaison a été mis à l’amende par l’OTC, le transporteur était le seul à desservir la Basse-Côte-Nord. Jusqu’en janvier 2026, il jouissait d’un monopole de facto dans tous les villages sans lien routier.

Air Liaison et ses compagnies soeurs emploient 160 personnes : des pilotes, des agents de comptoir, des agents de rampe, des mécaniciens et du personnel administratif.
Photo : Radio-Canada / Marc-André Turgeon
Selon plusieurs sources du monde de l’aviation à qui nous avons parlé, Air Liaison a évincé toute concurrence en Basse-Côte-Nord, au sortir de la pandémie, en décrochant les généreux contrats médicaux de Santé Québec Côte-Nord.
Dans cette région, l’accès aux soins de santé passe presque toujours par les airs.
Air Liaison affrète les vols de deux compagnies : Héli-Express pour les hélicoptères et SkyJet pour les avions. Toutes ces compagnies appartiennent au même patron : Mathieu Gingras.
On va chercher les contrats [...] puis on tue la concurrence
, résume une de ces sources confidentielles. « On va être le plus bas soumissionnaire pour s'installer. Puis, par la suite, bien, ce n’est plus rentable pour les autres compagnies d'opérer », dit-elle.
Depuis 2019, Santé Québec Côte-Nord a octroyé trois contrats majeurs totalisant 32 millions de dollars. Santé Québec Côte-Nord a besoin de déplacer des patients en avion, en hélicoptère, et doit effectuer des évacuations d’urgence, pour un total de 7000 vols seulement l’an dernier.
Tous ces contrats ont été accordés aux entreprises de Mathieu Gingras, en suivant la règle du plus bas soumissionnaire. Air Liaison transporte donc tous les patients, ce qui lui permet de dominer le marché.
Nous avons analysé les appels d’offres de ces contrats, notamment le plus lucratif, qui concerne les déplacements médicaux en avion.
Sur ce contrat, le deuxième plus bas soumissionnaire demandait plus de 31 millions $. Air Liaison l’a décroché pour près de 22 millions $, donc presque 10 millions d’écart.

Mehran Ebrahimi directeur, Observatoire international de l’aéronautique et de l’aviation civile
Photo : Radio-Canada
Pour Mehran Ebrahimi, il est logique que la règle du plus bas soumissionnaire force les entreprises à rentabiliser les opérations autrement. Si vous cassez le prix, [...] il va falloir aller chercher cette marge bénéficiaire là quelque part.
En ce qui concerne le second contrat, qui concerne les évacuations d’urgence. Sky Jet l’emporte en proposant de le faire pour 8 millions de dollars, contre 12 millions pour son plus proche concurrent. Un écart de près de 4 millions de dollars.
Dans le cas du contrat d’hélicoptères entre les petits villages de la Basse-Côte-Nord, Héli-Express a été la seule à soumissionner.
Les économies sont à l’avantage des contribuables
, répond Air Liaison. Nos prix consentis reflètent notre capacité à offrir le service demandé sans aucun compromis sur la sécurité et la qualité.
Quel rôle pour Santé Québec Côte-Nord?
Avec plus de 7000 vols médicaux l’année dernière, l’octroi des contrats médicaux influence toute l’organisation du transport aérien régional, parce qu’à l’exception des urgences, les patients et les passagers réguliers montent à bord des mêmes appareils.
On a des places qui sont réservées en priorité pour être capables de déplacer nos usagers
, explique le PDG de Santé Québec Côte-Nord, Jean-François Miron.
Son organisation est donc le premier client d’Air Liaison. Dans les vols de son contrat de 22 millions $, au moins cinq places sont réservées prioritairement aux patients. Les autres sont offertes aux voyageurs réguliers.
En décrochant les trois contrats médicaux, Air Liaison se garantit une place très avantageuse dans le marché.

Jean-François Miron est le président-directeur général de Santé Québec Côte-Nord depuis juillet 2025.
Photo : Radio-Canada / Yoann Dénécé
Je ne suis pas un expert au niveau de l'aérien, je ne vais pas m'improviser expert au niveau des contrats
, admet humblement le PDG de Santé Québec Côte-Nord, Jean-François Miron, lorsque nous le questionnons sur l’impact de son organisation sur la création d’un monopole en Basse-Côte-Nord.
Mais il reconnaît que la situation ne fait pas que des heureux.
J'ai une population qui m'a signifié certains mécontentements. Et ça, je le prends sur mes épaules pour voir comment on peut faire mieux la prochaine fois
, explique M. Miron.
Des résidents n’ont qu’une option : Air Liaison, qui fait l'objet de nombreuses critiques. Son service à la clientèle, sa fiabilité, ses problèmes de communication et le prix de ses billets ont défrayé les manchettes régionales.
Air Liaison admet avoir augmenté ses prix, mais c’est pour suivre l’inflation cumulée des dernières années. Quant aux autres critiques, Yves Côté, directeur des affaires et de l'expérience client chez Air Liaison, s’est défendu dans une entrevue accordée à Radio-Canada Est-du-Québec.
Les conditions météorologiques en Basse-Côte-Nord sont probablement les plus complexes pour une compagnie aérienne au Canada. On ne prendra jamais de chance si on n'est pas sûr de pouvoir décoller et atterrir en toute sécurité.
M. Côté ajoute : Les gens qui ne sont pas prêts à vivre avec les conséquences de vivre en Basse-Côte-Nord, la seule solution pour avoir un vol toujours à l'heure, [...] c'est peut-être d'aller vivre ailleurs
.

Par la voix de ses avocats, le patron d'Air Liaison a indiqué avoir développé un service régional dont il est fier, au bénéfice des populations éloignées.
Photo : Radio-Canada / Yoann Dénécé
Au cours de l’été, Santé Québec Côte-Nord a mené des consultations ciblées en Basse-Côte-Nord auprès d’élus, de patients âgés, de personnes à mobilité réduite et de parents.
Je ne veux pas me prononcer sur la stratégie à venir, mais on planche sur tous les scénarios. On est obligé d'aller au plus bas soumissionnaire, mais il y a peut-être d'autres alternatives, puis c'est ça qu'on va évaluer.
Jacques Roy, professeur émérite à HEC Montréal, y va d’une proposition. Selon lui, les appels d’offres peuvent se faire en deux temps, sur une base qualitative. Ça peut être [...] d'éliminer des transporteurs qui n'ont pas une bonne réputation, qui ont un historique difficile, qui n'ont pas démontré la qualité de service, le niveau de sécurité, etc. Tous ces critères-là peuvent être tenus en compte.
Et ensuite, le prix entre en ligne de compte.
À l’avenir, Santé Québec Côte-Nord assure qu’elle va s'entourer d’experts de l’aviation pour rédiger les appels d’offres, ce qui n’a pas été fait précédemment.
KioskNews shows a cleaned-up reading view extracted from the publisher’s page — the original always lives on their site, not ours.