"Ici, les gens ne réfléchissent pas" : au Texas, l’envolée de l’essence fera-t-elle trébucher Donald Trump ?

Arrêtés dans la plus grande station-service du monde, nous avons interrogé les automobilistes texans. Leurs réponses révèlent un paradoxe bien plus profond qu’une simple question de pouvoir d’achat.En plein cœur du Texas pétrolier, le gallon de carburant flambe et la facture explose pour les ménages. Donald Trump avait promis d’extraire massivement pour faire baisser les prix : à l’approche des midterms, sera-t-il sanctionné dans son fief républicain ? Arrêtés dans la plus grande station-service du monde, nous avons interrogé les automobilistes texans. Leurs réponses révèlent un paradoxe bien plus profond qu’une simple question de pouvoir d’achat.
Ce week-end, nous avons quitté la Nouvelle-Orléans et traversé le Texas d’est en ouest à travers les raffineries et les champs de pétrole. Une journée seulement, pour littéralement changer de monde.
Le Texas est le deuxième plus grand État américain après l’Alaska. Il compte près de 32 millions d’habitants. Ici, les Hispaniques constituent désormais la population la plus importante avec environ 41 % des habitants, contre 37 % de Blancs non hispaniques, 13 % de Noirs et 7 % d’Asiatiques.
Le Texas des cowboys existe encore dans les immenses plaines. Mais les villes texanes comptent également parmi les plus diverses et puissantes d’Amérique. Houston, capitale du pétrole et de l’aérospatiale. Dallas, centre de la finance et des affaires. Ou encore Austin, ville technologique truffée de data centers. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, le Texas ne vit pas dans le passé. Loin de là même. Et il est à lui seul la huitième puissance mondiale.
L’Étoile solitaire, une république devenue superpuissance
Pour comprendre cet État pas comme les autres, il faut faire un peu d’histoire.
D’abord espagnol, puis mexicain en 1821, le Texas se révolte contre Mexico et devient en 1836 une république indépendante. Il reste un pays souverain pendant près de dix ans, avant d’être annexé par les États-Unis en 1845. De cette décennie d’indépendance, il a conservé une identité presque nationale. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien qu’il se surnomme l’État à l’étoile solitaire. Ici, on est souvent Texan avant d’être Américain.
Côté musique, ZZ Top et Stevie Ray Vaughan ont électrifié le blues. Mais pour réellement sentir la culture texane, il faut évoquer le mouvement country hors-la-loi des années 70. À cette époque, Nashville produit son fameux "Nashville Sound", une country calibrée pour les radios qui fait saigner les oreilles des cowboys du sud. Le Texas entre en rébellion. Et propose des chansons aux paroles plus élaborées et au son plus authentique. Une révolution qui est le fait de deux artistes majeurs : Waylon Jennings et Willie Nelson (écoutez son album Red Headed Stranger, c’est merveilleux). À noter qu’aujourd’hui, le Texas brille encore sur la carte musicale, puisque Beyoncé et Travis Scott en sont originaires.
Forteresse républicaine et promesses non tenues à la pompe
Nous voici donc en pleine forteresse républicaine, puisqu’aucun démocrate n’y a remporté de fonction élective depuis 1994. Ici, nombreux sont les sujets qui agitent les discussions : l’interdiction presque totale de l’avortement, les armes à feu, l’enseignement religieux (avec les débats autour de l’affichage des Dix Commandements dans les classes) ou encore le coût de la vie (mais ça, c’est comme partout ailleurs).
Mais les deux sujets qui importent réellement sont l’immigration (que nous traiterons dès demain). Et bien sûr, le prix de l’essence. Et quoi de mieux que ce paysage qui défile sous nos yeux depuis des heures maintenant — à savoir des bras mécaniques qui puisent le pétrole — pour discuter avec les Texans de cette question brûlante.
Trump avait en effet promis de forer. Extraire davantage de pétrole américain pour enrichir le pays et faire baisser le prix de l’essence à la pompe. Mais le gallon d’essence, qui valait environ 3,10 dollars lorsqu’il est revenu au pouvoir, en coûte aujourd’hui quatre. Converti en litres et en euros, les prix sont passés de 70 centimes le litre il y a deux ans à près d’un euro aujourd’hui.
Et nous n’entendons que cela depuis que nous sommes arrivés. Les gens sont obsédés et apeurés par cette hausse des prix du carburant.
L'essence chez Buc-ee’s : la démesure texane au bord du gouffre
Pour discuter avec les gens, nous nous arrêtons dans un endroit complètement fou (et qui a aussi, il faut l’avouer, un petit goût de fin du monde) : la pompe à essence Buc-ee’s de Luling. Une des plus grandes du monde. 120 pompes. Des centaines de voitures qui font le plein. Et la plus grande supérette de station-service au monde, plus vaste qu’un terrain de football. La démesure texane dans ce qu’elle a de plus fou.
Donald Trump et le parti républicain pourraient-ils être sanctionnés lors des élections de midterms pour ne pas avoir tenu cette promesse importante pour les Américains ?
Dans la station-service, nous rencontrons d’abord Carlos et Lucia. Il est originaire d’Argentine et elle du Mexique. "Les prix sont totalement fous, dit Carlos. Ici, nous utilisons beaucoup la voiture. Je suis chauffeur Uber et je dépense un budget délirant en essence. Nous, aujourd’hui, on doit choisir entre manger et mettre de l’essence. Parce que tout a augmenté".
Lucia, son épouse, se joint à la discussion : "Vous savez le pire ? C’est que les Républicains et Trump ne seront pas sanctionnés ici. Parce que les gens ne réfléchissent pas. Le problème des gens du coin, c’est qu’ils ne sont pas éduqués. Ils font ce qu’on leur dit de faire. Si Trump leur promet 5000 dollars pour voter pour lui, ils le font. Et ils ne se demandent même pas comment il va savoir qu’ils ont voté pour lui (et donc pour leur envoyer l’argent), vu que le vote est anonyme".
La guerre des valeurs plutôt que le porte-monnaie
Marcela, la petite trentaine, voiture défoncée, fait aussi le plein chez Buc-ee’s. Elle aussi trouve que les prix de l’essence deviennent délirants : "Oh, ça me donne envie de pleurer". À la question de savoir qui est responsable de cette hausse des prix : "L’économie mondiale. Mais aussi notre Président qui déclare une guerre alors qu’il a promis de faire descendre le prix de l’essence. Mais je ne suis pas certaine qu’ils vont être sanctionnés. En tout cas pas au Texas où les gens s’inquiètent du prix de l’essence, c’est vrai. Mais continueront de voter républicain, car ce qui importe pour eux, ce sont les valeurs conservatrices défendues par le parti".
Et justement, nous parlons ensuite à Jonathan qui fait aussi le plein. Il a voté Trump en 2024. Il est inquiet de la flambée des prix, mais ne changera pas son vote : "Je suis un conservateur. Et je ne vote pas sur le prix de l’essence. Mais sur les valeurs conservatrices du parti. Je vote contre l’avortement. Je vote contre les transgenres. Et pour la fermeture de nos frontières. Pas pour le prix de l’essence".
Chris, elle aussi, est affolée par les prix actuels : "Notre budget explose. Et le problème, c’est que le prix de la nourriture a explosé aussi. Trump nous a menti une fois de plus… Moi, je sais que c’est un menteur et c’est pour ça que je ne vote pas pour lui. Et je ne comprends pas comment les gens ne commencent pas à voir plus clair dans son jeu. Franchement, je croise les doigts pour que son parti soit sanctionné".
Demain, nous serons au Nouveau-Mexique, le long de la frontière mexicaine où nous traiterons la question incandescente de l’immigration. Et des politiques fermes de Donald Trump en la matière.
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