«Le tiers-lieu»: jeux virtuels et autres palliatifs
Lorsque les jeux vidéo et les univers virtuels sont au cœur d’une proposition théâtrale, on peut facilement se perdre dans un dédale de références obscures et une esthétique clignotante et ultrasaturée. Le tiers-lieu évite ces deux écueils avec ludisme, humanité et tact.
Gabriel Sénéchal, mentoré par Olivier Arteau à l’écriture et à la mise en scène, signe une création rafraîchissante et réfléchie, mutation scénique réussie d’une première itération qui avait été mise en lecture au Jamais lu Québec en 2024.
Après un message d’accueil livré en projection par une e-girl à perruque rose, le spectacle débute par l’entrée de quatre personnages éclairés à contre-jour sur les célèbres notes de 2001, l’odyssée de l’espace. S’ensuit une scène d’action où ils tentent de dégommer un ennemi à visage de citrouille maléfique, jusqu’à ce que le passage d’un félin sur le clavier d’une joueuse saborde leurs efforts.
Les apparitions du chat (Valérie Boutin), costumé avec une tête de mascotte et de grosses paluches, créent d’ailleurs des moments réjouissants pendant la pièce. Tout comme celles des quidams non-joueurs aux visages déformés dessinés sur des bas de nylon et à la gestuelle de pantin.
Creuser les maux de l’époque
Ce sont donc le plaisir, l’action, la surprise qui sont d’abord mis en avant. Mais, bien vite, les maux de l’époque se répandent en rhizomes. Sous le discours pimpant parsemé d’expressions japonaises et anglaises de Ste55aki3 (Margo Ganassa), derrière le sourire nerveux et les blagues d’agents russes de VSmasher_13 (Charlie Cameron-Verge), malgré les allures de gars normal de Zector_51 (Emmanuel Pelletier-Michaud) et le sens tactique de ¥W4TC# (Marianne Amyot), l’anxiété, la solitude, le malaise social et l’absence de sens grondent.
Le tour de force est d’aborder tout cela sans que ça paraisse plaqué et sans le jouer de manière caricaturale. Clavardages transposés en dialogues (ce qui crée un décalage et un effet comique), conversations en marge des parties et rares incursions dans les vies non connectées des personnages révèlent peu à peu leurs rêves et leurs failles.
La non-binarité de ¥W4TC# est accueillie avec bienveillance par ses complices. On saisit moins bien la trajectoire de Zector_51, aux comportements et à la sexualité troublants. Même s’il faut parfois tendre l’oreille pour décoder les répliques de VSmasher_13, des liens uniques s’établissent, s’approfondissent, puis se tordent pour culminer dans une finale inattendue.
Immersion bien modulée
On salue la conception cohérente, où les langages se répondent sans s’interrompre. Le décor blanc, qui évoque une forteresse trouée d’écrans, révèle des espaces amovibles. Les sons, les touches de couleur et les projections sont utilisés avec justesse et parcimonie. Quant à la direction de mouvement de Margaux Auclair, elle module les flots d’énergie dans les scènes d’action et amène une touche poétique à certains moments clés.
Le souvenir de cette plongée dans des mondes parallèles restera vivace, et génère d’intéressantes réflexions sur la nature de nos relations.
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