Une rentrée à l’école des Moldus
C’est ma deuxième rentrée scolaire en tant qu’enseignante au secondaire. À la fin août, je me dirige vers ma nouvelle école — la troisième en deux ans — pour la première journée pédagogique. Dans l’autobus, sur le chemin Queen-Mary, j’entrevois par la fenêtre les imposants collèges privés qui s’érigent fièrement : c’est le Poudlard de Montréal. Mais, au Québec, des milliers d’élèves n’ont pas reçu d’enveloppe volante pour les inviter à la prestigieuse école. Direction l’école des Moldus : l’école publique du Québec.
La rentrée scolaire est un événement joyeux pour les enseignants. Les préparations commencent rondement et on se prépare à accueillir plus de 2000 élèves dans quelques jours. Je me rends au photocopieur — le seul de toute l’école — pour découvrir une bête mécanique défectueuse. On me dit qu’il devrait être réparé d’ici quelques jours. Sinon, le service d’impression externe offre un délai de 10 jours ouvrables. Si seulement j’avais deux semaines d’avance dans ma planification !
En enseignement, on dit qu’il faut occuper les élèves avant que ceux-ci nous occupent. Et on n’occupe pas la génération TikTok avec des idées. Cela prend du papier, des activités, quelque chose à faire.
Finalement, une semaine plus tard, le photocopieur est réparé. C’est la course dans l’école pour être le premier à faire ses impressions. Celles-ci sont comptées : 2000 copies par enseignant par année. Je fais un petit calcul rapide : avec mes 180 élèves, cela représente environ une feuille de papier par élève par mois. Bonne chance.
Je pense alors aux écoles privées où chaque élève dispose de son propre appareil numérique. Je pourrais simplement leur envoyer l’activité et hop ! Le tour est joué. Au public, on est heureux de trouver un chariot de portable par école secondaire, qu’on doit se partager entre collègues. J’ai fait un essai l’an dernier : certaines touches des claviers avaient été arrachées, et le quart des ordinateurs ne fonctionnaient pas. J’ai passé la période à faire la technicienne informatique avant de me dire : plus jamais !
À la première rencontre de parents, mes classes sont vides. Seuls quelques parents se sont déplacés pour me rencontrer et connaître le fonctionnement de mon cours de sciences. « Ça, c’est parce que t’enseignes pas au PEI : moi, j’avais des foules de parents ! » me dit mon collègue.
Ce soir-là, mes classes presque vides me font réfléchir. Ce n’est pas seulement une question de participation des parents. Certaines familles choisissent activement une école, un programme, un parcours. D’autres fréquentent simplement l’école de leur quartier. Que devient alors l’idée d’une école publique commune ?
À la veille des élections, Mme Fréchette renie encore l’existence d’une école à trois vitesses. À l’école secondaire Sophie-Barat, le bâtiment historique a dû être déserté en raison de la vétusté des installations. Pendant les rénovations, les élèves ont été répartis dans trois annexes. L’une d’elles, construction neuve sur le territoire de l’école Marie-Anne, accueillera les élèves du programme particulier DÉFI. Les élèves du public ordinaire, eux, resteront dans les vieux bâtiments. Sans vouloir prêter d’intentions au Centre de services scolaire de Montréal, vous vous imaginez ce que les enfants se disent dans les corridors…
Je ne demande pas que toutes les écoles soient identiques. Je demande que le lieu où un enfant habite, les moyens de ses parents ou sa capacité à être sélectionné dans un programme ne déterminent pas les possibilités qui s’offrent à lui.
Je rêve d’un Québec où chaque élève pourrait fréquenter une école dont il est fier, participer aux activités qui l’intéressent, avoir accès au matériel dont il a besoin et apprendre dans des locaux dignes de ce nom.
Bref, je rêve d’un Poudlard québécois. Mais sans lettre d’admission, sans chèque magique et surtout, sans Moldus laissés derrière.
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