Beaucoup de bruit pour rien, ou comment parler des évangéliques dans l’espace médiatique
Le passage à l’émission Tout le monde en parle du journaliste Clément Hamelin, venu présenter son documentaire Faites du bruit pour Jésus, a suscité de nombreuses réactions sur les réseaux sociaux. Ces dernières se sont concentrées, sans grande surprise, sur les propos concernant l’homosexualité de l’influenceur Jeremy-Noah Theriault, alias JNT, présent sur le plateau à titre de converti à l’évangélisme.
Ce segment d’émission illustre bien les deux écueils sur lesquels vient buter le traitement médiatique des chrétiens évangéliques. Il s’agit tout d’abord d’un cadrage quasi systématique par le prisme des questions touchant l’homosexualité, la transidentité ou l’avortement. Ces questions sont bien évidemment importantes, mais en faire la grille de lecture quasiment exclusive a pour conséquence de reléguer au second plan d’autres aspects tout aussi pertinents, et malgré tout trop rarement mis en lumière : la construction des liens significatifs ou bien la dimension thérapeutique de la foi en sont deux exemples. Il s’agit ensuite de la difficulté à traiter des évangéliques autrement qu’à travers leurs composantes les plus radicales et les plus controversées : les plus littéralement « extra-ordinaires ».
Cela a pour effet qu’au sein des évangélismes — le pluriel est de rigueur tant il s’agit d’un univers religieux hétérogène —, on s’intéressera davantage aux composantes pentecôtistes et charismatiques, celles qui donnent à voir les manifestations les plus télégéniques du Saint-Esprit, comme la glossolalie (ou « parler en langues »), les fidèles en larmes, les bras en l’air et, bien évidemment, les guérisons. De la même façon, des gens qui prêchent en pleine rue, appellent à la repentance avec de puissants amplificateurs de son et affirment avec aplomb que « le salaire de ton péché, c’est l’enfer » attirent la curiosité.
Ici repose un curieux paradoxe : alors même que l’on reproche aux évangéliques leurs propos outranciers et caricaturaux, nous vivons dans un régime médiatique qui marche à l’outrance et à la caricature et qui, du même coup, fait de certains évangéliques de « bons clients » pour les plateaux de télévision.
L’anthropologue Albert Piette souligne dans Le fait religieux (2003) que tout se passe « comme si ses formes quotidiennes et ordinaires n’étaient pas intéressantes. Comme si le religieux ne pouvait être qu’extraordinaire ». Il en appelle ainsi à ce qu’on s’intéresse à la « religion ordinaire », celle qui anime des hommes et des femmes dans leur vie quotidienne. De ce point de vue, la séquence du documentaire où le journaliste s’entretient avec trois jeunes femmes chrétiennes autour d’un brunch est très réussie : les propos laissent de la place aux doutes, à l’ambiguïté, à la complexité propres à tout individu, qu’il soit croyant ou non.
Faites du bruit pour Jésus est ancré dans une question qui s’avère essentielle dès lors que l’on se penche sur la question religieuse en général, et les diverses déclinaisons de l’évangélisme en particulier, dans le Québec de 2026 : pourquoi des personnes, notamment de jeunes gens, font-elles le choix d’articuler l’entièreté de leur existence autour de la personne de Jésus ? Les démocraties libérales ayant fait émerger le modèle d’un individu qui s’accomplit pleinement dès lors que ses choix ne lui sont dictés par aucune espèce d’instance extérieure et surplombante, l’option religieuse ne peut apparaître que comme une sorte d’anomalie, voire de scandale de la raison.
Il n’est donc pas étonnant que ce choix se trouve régulièrement abordé sous l’angle de la déviance. Au début du documentaire, on entend ainsi une journaliste parler d’un « retour très dangereux du religieux au Québec ».
Faut-il pour autant parler d’un « retour du religieux », expression qui a émergé dès le début des années 1990 pour qualifier le retour de la variable religieuse sur la scène géopolitique mondiale ? Depuis lors, tout écart par rapport au scénario de l’effacement inéluctable de la religion se trouve interprété comme un « retour du religieux ». Or, comme le souligne le philosophe Olivier Roy dans La sainte ignorance (2013) : « Il y a un lien étroit entre sécularisation et revivalisme religieux ; ce dernier n’est pas une réaction contre la sécularisation, il en est le produit. Le sécularisme fabrique du religieux. Il n’y a pas de “retour” du religieux, il y a une mutation. »
En effet, des formes particulières du religieux ont émergé au cours des dernières décennies : plus diffuses, plus individuelles, moins ancrées dans des institutions, plus souples. Bref, des contenus religieux en phase avec des « sociétés liquides », pour reprendre l’expression du sociologue Zygmunt Bauman. C’est précisément la capacité de certains courants évangéliques à intégrer des changements culturels de grande envergure dans leur propre matrice religieuse qui les rend si intéressants à observer et à analyser. Cette façon de faire repose sur l’usage d’une qualité très moderne : la réflexivité, c’est-à-dire la capacité à évaluer ses façons de faire et, au besoin, à les rajuster.
Ajoutons que l’idée d’un « retour du religieux » conduit à l’oubli du fait que le principe d’Héraclite selon lequel « on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve » s’applique particulièrement bien au domaine religieux. En effet, les contenus religieux ne se comprennent que dans un certain contexte vis-à-vis duquel ils se positionnent. De ce point de vue, donner à voir les dynamiques évangéliques du Québec de 2026 ne consiste pas simplement à aborder un aspect inédit du christianisme, mais tend à être un miroir dans lequel l’ensemble de la société peut se refléter.
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