Se tenir debout ou mourir
À force de se mettre à genoux et parfois même de ramper devant son maître, un peuple finit inexorablement par admirer les vers de terre qui foisonnent sous ses yeux, voire, dans certains cas, par se comporter comme eux !
Chez ce peuple soumis et engourdi depuis trop longtemps, lorsque par malheur quelqu’un décide de lever la tête pour contempler le ciel et se projeter vers l’avenir, on l’accuse alors de ne plus porter à terre, d’être un rêveur, de se prendre pour un autre ou de chercher la chicane… Ainsi, quand j’écoute et lis les commentaires et surtout les reproches formulés à l’endroit de Paul St-Pierre Plamondon depuis qu’il occupe le poste de premier ministre du Québec, c’est malheureusement cette image de petitesse propre aux lombrics qui me vient à l’esprit.
Pourtant, débattre, argumenter, ne pas être d’accord avec le statu quo et l’exprimer haut et fort, ce n’est pas « chercher la chicane », comme plusieurs s’entêtent à le répéter, mais plutôt défendre ses valeurs avec courage afin de transformer la réalité affligeante qui nous empêche d’exister, de s’envoler et de s’épanouir pleinement en tant que peuple.
En fait, tenter de dépeindre le nouveau premier ministre comme un être chicanier, c’est faire preuve d’une incroyable immaturité aussi politique qu’intellectuelle et ignorer par le fait même ce qui constitue le carburant de la démocratie, soit le débat public respectueux, raisonné et raisonnable.
Mais lorsqu’un peuple a tellement été habitué à ne pas contredire son curé et ensuite son bon boss — in English only —, pas surprenant qu’il en vienne à voir toute forme d’opposition verbale comme une tentative de sédition et celui qui adopte ce comportement « délinquant » comme un « pas fin », un « casseux de party » ou un être infréquentable.
Dans Amadeus de Milos Forman, l’empereur Joseph II d’Autriche, après avoir écouté L’enlèvement au sérail de Mozart, reproche à ce dernier d’avoir mis trop de notes dans la partition de son opéra. C’est un peu une critique similaire que certains analystes ou chroniqueurs osent formuler à l’endroit de Paul St-Pierre Plamondon : selon eux, ses textes répliquant à ses adversaires ou énonçant son point de vue sur une question d’actualité ou d’intérêt national seraient trop longs, comporteraient trop de mots !
En plus de lui demander de ne pas chercher la chicane inutilement, exigerons-nous dorénavant du premier ministre qu’il s’en tienne aux 280 caractères imposés par le réseau X ? Je caricature bien sûr, mais à peine. En fait, pour faire ressortir toute l’absurdité d’un pareil débat, imaginez un instant si le même reproche était fait à un politicien français. À n’en pas douter, l’auteur de cette niaiserie deviendrait rapidement la risée de tous — du moins en France !
Qu’on s’en prenne ainsi à la parole de Paul St-Pierre Plamondon et ensuite à ses textes soi-disant trop nombreux et trop longs est peut-être symptomatique de la condition d’un peuple qu’on a trop longtemps sommé de croire plutôt que de savoir, de se taire plutôt que d’exprimer le fond de sa pensée, de chercher des compromis, quitte à se vautrer dans la compromission ; en somme, de ne pas faire de bruit, de rentrer dans les rangs, de filer doux. « Peuple, à genoux, attends ta délivrance », avons-nous eu l’habitude de fredonner la nuit de Noël…
Toutefois, il faudra se faire à l’idée : Paul St-Pierre Plamondon n’est pas venu en politique pour administrer une provincia, un territoire conquis par une autorité extérieure. Il n’est pas devenu premier ministre pour jouer au joli, faire tapisserie, être le béni-oui-oui de service. Son projet, plus noble, est de trouver non pas une troisième voie politique, mais une porte de sortie afin que le Québec devienne un pays souverain. « Peuple, debout ! Chante ta délivrance » : après tout, c’est bien par ces paroles que se conclut le Minuit chrétien…
Cela dit, l’actualité nous offre plusieurs occasions de constater que de nombreuses personnes ne se sont pas donné la peine de mettre à jour leur logiciel politique pour bien analyser et comprendre les gestes, les paroles et les écrits du nouveau premier ministre. Ainsi, ceux qui se contentent de le traiter de chicanier, d’intransigeant, de bébé gâté, de soupe au lait, tout en lui reprochant d’accorder trop d’importance aux symboles, ne font que dévoiler la pauvreté de leur grille d’analyse et leur incompréhension de ce que peut signifier le mot « politique » avec un grand P quand tout un peuple fait face à un moment critique de son histoire.
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