Mark Carney et Paul St-Pierre Plamondon | Le train ne s’arrêtera pas

Ce n’était pas censé être un piège pour Paul St-Pierre Plamondon, mais ça pourrait le devenir. Mark Carney n’est pas le rival idéal avec qui débattre. Son approche est plutôt de passer tout droit quand la discussion l’importune.
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« On ne veut pas entendre ce à quoi les [provinces] s’opposent. On veut entendre ce qu’elles veulent. Si elles sont en faveur de quelque chose, on va s’y mettre », prévenait-il en mai dernier devant la Chambre de commerce de Vancouver, quelques heures avant de rencontrer David Eby, alors premier ministre de la Colombie-Britannique.
Le message de M. Carney était clair : vous connaissez nos priorités, et nous y investirons massivement, et vite. Le train ne s’arrêtera pas pour vous, mais si vous souhaitez embarquer, vous êtes les bienvenus.
M. Eby a compris. Peu après, il a conclu un accord pour moderniser les ports de Prince Rupert et de Stewart ainsi que pour financer l’interconnexion des lignes électriques avec le Yukon.
Au Québec aussi, Christine Fréchette en a profité. Ottawa a facilité son rapprochement avec Terre-Neuve-et-Labrador pour la nouvelle entente sur Churchill Falls, en plus de bonifier son financement.
Cette invitation à collaborer, M. Carney l’a répétée vendredi midi lors d’une annonce à Winnipeg. Il parlait entre autres d’itinérance, au lendemain du dépôt de son budget qui ajoute 11,2 milliards sur quatre ans pour construire des logements qui intègrent des services en santé mentale.
Le gouvernement péquiste en a également fait sa priorité sociale. Son accueil au budget a néanmoins été tiède. Par communiqué, il a simplement dit « prendre note » de la mesure.
Sa prudence se comprend. Le fédéral n’en est pas à sa première grande annonce en matière de santé ou de logement. Le plus souvent, quand les caméras quittent la pièce, les problèmes commencent.
Ottawa impose des conditions, et le Québec s’y oppose pour deux bonnes raisons : la défense de ses compétences constitutionnelles et le souci d’efficacité. Car le fédéral reste loin du terrain. Il est meilleur pour édicter des critères que pour obtenir des résultats.
En ce sens, on ne peut pas dire que M. St-Pierre Plamondon cherche la chicane pour mousser l’indépendance. Il défend la position traditionnelle du Québec.
Reste que cette fois, c’est un peu différent. Il y a une urgence humanitaire. Et les maires de Montréal et de Québec se rapprochent déjà de M. Carney, parce qu’il est populaire et parce qu’ils craignent de rater le train.
Ils ont vu ce que le Manitoba vient de recevoir : jusqu’à 800 millions pour des logements de transition et 200 millions pour un nouveau centre de santé mentale et de traitement des dépendances. Et ils ont entendu cet appel de M. Carney au reste du pays : « Nous pourrons reproduire ce modèle partout. Le gouvernement du Canada collaborera avec tous les partenaires qui souhaitent le faire. »
M. Carney joue le globe-trotter qui est trop occupé par les grands enjeux de notre époque pour s’abaisser aux querelles partisanes.
Ce style d’anti-politicien est en même temps sa façon de faire de la politique. Il lui arrive à lui aussi de tendre des pièges à ses adversaires – par exemple, il a nommé au Sénat le député conservateur de Chicoutimi–Le Fjord, Richard Martel, pour ensuite déclencher une partielle et conquérir son siège.
Face au Québec, M. Carney semble toutefois loin de sa zone de confort.
Justin Trudeau aimait les débats moraux et identitaires. Malgré une ouverture tardive à la protection du français et de la culture, il adhérait passionnément au multiculturalisme.
Stephen Harper avait une vision historique plus profonde. Malgré son attachement à la monarchie, il commençait ses discours à l’étranger en français. C’est lui qui a reconnu la nation québécoise à la Chambre des communes.
Mark Carney la reconnaît-il ? La semaine dernière, il a paru déstabilisé par cette question prévisible. Peut-être parce qu’il n’en voyait pas l’intérêt. Même chose pour la doctrine Gérin-Lajoie, que son gouvernement ne semblait pas connaître. Un indice : c’est ce que le fédéral combat depuis les années 1960.
Au lieu de la main tendue ou de la confrontation, M. Carney choisit l’indifférence.
On l’a vu avec deux accrochages survenus depuis l’élection du gouvernement péquiste : la tentative de prononcer un discours au sommet Canada-Union européenne et l’organisation d’une première rencontre entre MM. Carney et St-Pierre-Plamondon.
On débat de la forme au lieu du fond. Cela avantage M. Carney. Son message à son vis-à-vis québécois : avec l’Europe, nous négocions un système d’échange bancaire et de nouveaux satellites pour nous émanciper de ceux d’Elon Musk, alors on attend votre contribution si le sujet vous intéresse…
Le risque pour M. St-Pierre Plamondon est de se chicaner seul dans le vide. Mais le danger pour M. Carney est de paraître désinvolte.
Depuis que les États-Unis sombrent dans le trumpisme, le chef s’impose en figure rassurante, voire inspirante. Dans l’histoire, de grands leaders ont toutefois perdu leur popularité une fois le calme revenu. Les problèmes du quotidien, aussi plates que fondamentaux, comme la santé et le logement, ne se règlent pas de la même façon que les offensives stratégiques. Même chose pour les inévitables conflits avec les provinces.
Pour l’instant, M. Carney paraît immunisé. Mais la réalité canadienne pourrait le rattraper avec le jugement attendu de la Cour suprême sur l’avenir de la disposition de dérogation. Si, bien sûr, la décision le force à choisir son camp.
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