Quand les cadavres font avancer la science
C’est un programme de don de corps très actif qui a permis à l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR) de créer en 1993 un laboratoire d’anatomie humaine qui, au fil des années, est devenu un lieu d’apprentissage et de recherche unique au Canada. Le Devoir a visité ce laboratoire, devenu l’Institut national d’anatomie (INA), où des étudiants en sciences de la santé (notamment en médecine, en physiothérapie, en sciences infirmières, en podiatrie, en chiropratique) des différentes universités québécoises reçoivent une formation en anatomie, où des résidents et des médecins cliniciens viennent expérimenter de nouvelles techniques d’examen ou de chirurgie et où on peaufine les connaissances sur l’anatomie fonctionnelle et sur la décomposition des corps dans le cadre d’un programme de recherche en science forensique.
À l’entrée du laboratoire, on est accueilli par la célèbre maxime latine « Ici est le lieu où la mort est heureuse d’aider la vie », attribuée à Giovanni Battista Morgagni, anatomiste italien du XVIIIe siècle. Au mur de gauche sont affichés les noms des personnes dont le corps a servi à ces activités de formation et de recherche à l’INA. Près de 1200 noms y sont inscrits, à ce jour.
Le directeur de l’INA, le professeur Gilles Bronchti, nous introduit ensuite dans la première salle de dissection et d’enseignement, où sont disposées des civières sur lesquelles reposent des corps qui sont enveloppés d’un drap blanc imprégné d’une solution antibactérienne de thymol, un composé extrait de l’huile essentielle de thym, afin de garder humides les cadavres qui autrement se dessécheraient. Ces corps sont arrivés au laboratoire dans les 48 heures suivant le décès et ont tout de suite été embaumés pour la plupart.
Méthodes d’embaumement
Différentes techniques d’embaumement sont employées, selon l’usage qu’on fera du corps. Si le corps se destine aux cours d’anatomie, on optera pour la méthode classique, qui consiste à injecter dans les artères du formaldéhyde. Le corps reposera ensuite neuf mois en chambre froide, le temps que la fixation de tous les tissus soit accomplie. Le corps devient alors « très rigide, la peau est comme du cuir, le foie est dur comme de la pierre », précise M. Bronchti.
S’il est prévu que le corps serve à des chirurgiens désireux de pratiquer une intervention délicate, on procédera par la méthode Thiel, du nom de l’anatomiste et chirurgien autrichien Walter Thiel. Cette méthode permet de maintenir le corps souple.
Plus récemment, les membres du laboratoire ont mis au point un embaumement vert à l’intention des gastro-entérologues qui trouvaient les corps Thiel un peu trop mous, et donc trop fragiles, pour la formation en chirurgie endoscopique qu’ils désiraient offrir. Effectué sans composés chimiques toxiques, mais dont la recette demeure secrète tant que ses inventeurs n’auront pas déposé une demande de brevet, cet embaumement vert donne aux corps une souplesse identique à celle des vivants.
« On a aussi développé avec des ingénieurs de Polytechnique Montréal et un chirurgien vasculaire un système de recirculation sanguine qui rend les corps encore plus “vivants”. Les chirurgiens s’exercent ainsi au plus près de la réalité, car s’ils touchent une artère, il y aura une hémorragie qu’ils devront stopper », fait valoir M. Bronchti.
Pour les neurochirurgies, on a recours à un embaumement à la solution de sel saturé qui rend le cerveau un peu plus ferme qu’avec l’embaumement vert.
Ces différentes méthodes d’embaumement, qui redonnent aux cadavres une consistance semblable à celle des vivants, ont permis la réalisation de divers projets de recherche. Le groupe CAVIAR (Cardiac Arrest and Ventilation International Association for Research), qui réunit des chercheurs européens, états-uniens et canadiens, effectue à l’INA des recherches sur les façons d’améliorer la réanimation cardiorespiratoire. « Le massage cardiaque a été développé sur des cochons qui n’ont pas la même cage thoracique que nous. Ce qui fait que, quand on fait un massage cardiaque, la personne s’en sort peut-être vivante, mais on provoque souvent d’importantes lésions aux poumons. Avec un corps Thiel, qui a les mêmes caractéristiques que quelqu’un en arrêt cardiorespiratoire, les chercheurs ont pu démontrer qu’il faut qu’il y ait un certain volume d’air dans les poumons pour éviter de telles lésions et qu’en branchant un ventilateur sur le corps, on améliore l’efficacité de l’intervention », explique M. Bronchti.
Autres usages
Lors de notre passage, un otorhinolaryngologiste (ORL) arrivait au laboratoire pour pratiquer une greffe de larynx qu’il espère effectuer sur un patient. Un autre ORL était venu précédemment expérimenter une opération à la base du crâne par endoscopie en passant par le nez.
Une anesthésiste a profité des installations de l’INA pour raffiner sa technique d’anesthésie locale qui permet d’éviter une anesthésie générale qui pourrait s’avérer dangereuse pour certains patients âgés. L’anesthésie périphérique consiste à injecter un anesthésiant tout près du nerf qui innerve l’organe sur lequel on veut intervenir. Afin de réduire au minimum la quantité d’anesthésiant injecté, la chercheuse s’est servie de l’échographie pour repérer le nerf qu’elle visait. Elle a ensuite injecté un colorant à l’endroit qu’elle voyait comme le plus près du nerf. Puis, elle a disséqué le cadavre pour vérifier que le colorant avait bel et bien été administré à l’endroit désiré.
Au fil du temps, le laboratoire a constitué une banque de pièces anatomiques, qui servent à des formations plus précises. Dans une autre salle, on trouve une collection d’os. Ceux-ci sont d’abord bouillis, ce qui permet d’enlever plus facilement tous les tissus mous qui y adhèrent. On les enduit ensuite d’un onguent semblable à un vernis qui les rend un peu plus solides et résistants à la manipulation. Chaque os porte un code qui précise uniquement l’année du décès, l’âge au moment du décès et la cause officielle de celui-ci.
L’INA s’apprête à mettre sur pied une banque de cerveaux dont les activités se feront en collaboration avec la Banque de cerveaux Douglas de l’Université McGill, qui ne recueille pour sa part que les cerveaux de personnes ayant souffert de maladies psychiatriques et neurodégénératives.
Le laboratoire possède aussi une collection d’organes sains et déformés par diverses pathologies qui ont été fixés par la technique de plastification mise au point par l’anatomiste allemand Gunther von Hagens, laquelle consiste à remplacer les liquides corporels par du silicone.
Toutes les parties d’un corps qui a été disséqué sont conservées, puis incinérées. Les cendres sont remises à la famille au plus tard trois ans après le décès, en vertu des règles du programme de don de corps. Les donneurs peuvent toutefois consentir à donner leur corps à l’INA pour toujours, ce qui permet d’enrichir les collections de l’INA.
Une cérémonie commémorative a lieu chaque année pour rendre hommage à ces personnes qui, en donnant leur corps à l’INA, ont fait avancer la science et ont contribué à améliorer les soins de santé.
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