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Monday, August 31, 2026

Amber Bracken, photojournaliste forcée de se battre pour exercer son métier

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Ils ont regardé le monde à travers leur objectif. Au fil de cette série d’été, Le Devoir part à la rencontre de grands photographes dont l’œuvre a façonné notre mémoire des êtres, des lieux et du temps.

Novembre 2021. Un policier de la Gendarmerie royale du Canada (GRC) braque son arme à feu sur Amber Bracken, en reportage chez les Wet’suwet’en. Elle, en choc, braque son appareil photo sur l’agent, puis appuie sur le déclencheur. Le cliché consacre, bien malgré son autrice, un « moment décisif » dans sa vie.

Mme Bracken, née en 1984 à Edmonton, est photojournaliste. Elle travaille dans son arrière-cour — au sens très large —, c’est-à-dire l’Ouest nord-américain, à l’affût des histoires les plus importantes à propos du territoire et de ses habitants, souvent autochtones.

« Si je devais trouver un fil conducteur à mon travail, je dirais que c’est le rapport au territoire et aux lieux », explique, en entrevue au Devoir, la lauréate du grand prix du concours World Press Photo 2022.

Ses photos sentent l’Ouest : silhouettes finement découpées par un soleil tombant ; grands espaces aux relents de pétrole ; scènes sauvages et hivernales.

À l’automne 2021, Mme Bracken est affectée, par le magazine numérique The Narwhal, à un reportage dans le nord-ouest de la Colombie-Britannique à propos des tensions entourant la construction du gazoduc Coastal GasLink sur le territoire traditionnel de la Nation wet’suwet’en. La photographe, qui suit ce dossier depuis le début, se rend sur place pour une énième fois.

Elle est dans une petite maison d’un camp du clan Gidimt’en, en pleine forêt, quand la police fait irruption, injonction en main, fusil au poing. Elle s’identifie immédiatement comme photojournaliste, mais on lui passe tout de même les menottes, aux côtés de 14 autres personnes. « Je répétais sans arrêt que j’étais membre de la presse », raconte Mme Bracken, qui passera quatre jours en détention.

Les charges contre elle seront plus tard abandonnées par Coastal GasLink. Mais la photographe et The Narwhal poursuivent maintenant la GRC pour une entrave à la liberté de presse. Les audiences se sont conclues le 19 juin dernier. Aucune décision n’a encore été rendue.

Lors du procès, la GRC a affirmé qu’il peut être difficile d’identifier les journalistes. La police a aussi suggéré que Mme Bracken « aidait ou encourageait » les militants, ce que la photoreporter nie catégoriquement.

« Je n’accepte pas de croire qu’ils ne savaient pas [que j’étais journaliste] », dit Mme Bracken, dont la carrière sera marquée pour toujours par cette arrestation.

Un « levier » pour « mieux raconter ».

La photographe albertaine dit concevoir son travail « résolument dans la tradition journalistique ». « Le journalisme consiste, et doit consister, à raconter les histoires qui se déroulent sous nos yeux. C’est un métier de service, explique-t-elle. Il s’agit de mettre l’art et le savoir-faire de la photographie et de l’écriture au service des histoires de la vie réelle. »

En photo, la dimension esthétique — que ce soit par la beauté ou l’horreur — devient un « levier » pour « mieux raconter ».

Mme Bracken a commencé sa carrière au Edmonton Sun, en 2008. Il y a une douzaine d’années, elle est devenue photographe pigiste. Elle a publié dans National Geographic, The Globe and Mail, Maclean’s et le New York Times.

Les enjeux autochtones se sont imposés à elle naturellement, juste après le mouvement Idle No More. À Edmonton, la rencontre d’un groupe de jeunes Autochtones, musiciens et artistes, a cristallisé ce thème dans sa pratique. Un cliché de l’une de ces jeunes, Aimee, qui pleure sa mère assassinée, en témoigne.

Grâce à ce groupe, « j’ai eu une éducation ancrée dans la réalité, explique Mme Bracken. Pourtant, je ne suis qu’une observatrice. Ce n’est pas ma vie, ce n’est pas mon expérience personnelle. »

En 2018, elle s’est rendue au Nunavik pour un reportage sur les sages-femmes. Pendant des décennies, les Inuits voyaient les mères enceintes partir vers le sud pour accoucher. Cela n’est plus le cas. Pour l’illustrer, la photographe a capté un tendre moment entre Nellie Nastapoka, 85 ans, et son arrière-arrière-petite-fille Annie, âgée de quatre mois.

Cette photo représente « cinq générations qui apprennent à se connaître », résume la photographe.

Sa photo lauréate des grands honneurs au World Press Photo est issue d’un reportage à Kamloops, en 2021, au moment de l’annonce, par la Nation tk’emlúps te secwépemc, de la découverte de plus de 200 dépouilles d’enfant enfouies près du pensionnat.

Cinq ans plus tard, la découverte d’aucun reste humain n’a été confirmée sur le site. Mais l’affaire a ouvert les yeux du monde sur la mortalité infantile dans les pensionnats autochtones, une situation documentée en 2015 par la Commission de vérité et réconciliation.

Le cliché montre des robes rouges, accrochées à des croix, qui symbolisent des enfants morts jadis au pensionnat de Kamloops. En arrière-plan, un arc-en-ciel déchire la noirceur du ciel.

Amber Bracken n’avait aucune idée de l’effet qu’aurait cette photo, visuellement très puissante.

Pour la croquer, elle a dû grimper sur une butte près d’une autoroute en compagnie d’un gardien de sécurité, qui, enfant, est lui-même passé par le pensionnat. La pluie venait de cesser, mais « l’air était lourd ».

Tandis qu’elle photographie, son guide lui tape sur l’épaule, l’avertissant qu’un arc-en-ciel vient d’apparaître. « C’était vraiment un moment magique, comme si, métaphoriquement, tout devenait plus lumineux », raconte-t-elle.

Le « fardeau » des catastrophes

Un autre thème incontournable, dans sa carrière, est celui des feux de forêt.

En 2016, elle réalise une série de portraits des évacués de Fort McMurray pour Maclean’s. Ce contrat lui fait prendre conscience du lourd « fardeau psychologique » imposé par de telles catastrophes.

« J’étais en compagnie de gens qui réglaient des questions d’assurances tout en vidant la viande pourrie de leur congélateur, après un mois d’absence… »

En 2024, mandatée par La Presse canadienne, elle se rend à Jasper, juste après qu’un terrible brasier détruise le tiers du village, forçant l’évacuation de 25 000 personnes. Elle est la seule photographe à obtenir l’autorisation des autorités pour accéder au site, même si les feux sont alors maîtrisés.

En entrevue, Mme Bracken dénonce vivement le contrôle qu’exercent l’État et les organismes publics sur la couverture médiatique dans les zones sinistrées ou sous le coup d’une injonction.

Les autorités reconnaissent que le journalisme est important, souligne-t-elle, « mais leur conception de ce que cela signifie est très différente de ce que [elle] considère comme un accès complet, vigoureux, sain et démocratique. Nous manquons de transparence, parce que nous ne pouvons littéralement pas entrer voir ce qui se passe. »

Des feux de forêt aux oléoducs, on peut tracer un autre fil conducteur dans son travail : le changement climatique.

Pour Mme Bracken, cependant, le climat est un enjeu « presque tangentiel » à celui de notre rapport au territoire. Le problème climatique dépend, avant tout, de la manière « dont nous prenons soin [de notre territoire], ou dont nous n’en prenons pas soin », selon elle.

Prendre soin ou détruire — le bras de fer pour le contrôle du territoire est incessant, et Amber Bracken n’a pas fini d’y plonger son œil.

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