Desserte policière à Winneway | « On est assis sur une bombe à retardement »

(Winneway) Quand deux enfants de la Première Nation de Long Point ont dû être secourus d’une dispute familiale violente l’hiver dernier, ce n’est pas la police qu’ils ont appelée, mais leur chef de bande, Steeve Mathias.
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C’est ce qu’affirme le chef, au volant de sa voiture. « J’ai une poque sur mon auto parce que le père a frappé mon véhicule quand je suis parti avec les deux jeunes. »
Les situations comme celle-ci sont devenues presque banales depuis que Long Point, l’une des huit communautés anichinabées du Québec, a perdu son service de police autogéré en 2006 en raison de problèmes de financement.
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Steeve Mathias, chef de bande de la Première Nation de Long Point
Les rues de la petite communauté du Témiscamingue défilent à travers les fenêtres du VUS de Steeve Mathias. Il arrête son véhicule et pointe une roulotte plantée sur un terrain vague.
« Ça, c’est notre poste de police », lâche-t-il.
La roulotte est vide, le jour de la visite de La Presse. Car Long Point est désormais desservie par la Sûreté du Québec (SQ), dont le poste le plus proche se trouve à Ville-Marie, à 1 h 30 min de route. Des policiers patrouillent dans la communauté environ 20 heures par semaine, ce qui est insuffisant, d’après Steeve Mathias.
INFOGRAPHIE LA PRESSE
La criminalité et la consommation de drogues ont explosé depuis 20 ans, selon la dizaine de membres de la communauté qui se sont confiés à La Presse. Des trafiquants de stupéfiants s’y sont installés, ce qui provoque des incidents de plus en plus fréquents impliquant parfois des armes à feu.
« On est assis sur une bombe à retardement », laisse tomber Steeve Mathias.
Le ministre sortant de la Sécurité publique et responsable des Relations avec les Premières Nations et les Inuit, Ian Lafrenière, est bien au courant de la situation. Le gouvernement fédéral et lui disent vouloir régler la situation. Mais les négociations achoppent. La Presse a tenté de comprendre pourquoi.
Une crise au quotidien
L’absence de présence policière affecte tout particulièrement les travailleurs de première ligne de la communauté.
« Il y a des situations où on met notre vie en danger et celle des patients aussi », affirme Priscilla Pichette, infirmière en chef du Centre de santé de Long Point.
Au cours de l’été, alors qu’elle était sur appel, l’infirmière raconte qu’un « groupe de jeunes intoxiqués » s’est présenté devant chez elle pendant la nuit. « Ça a dégénéré, parce qu’ils voulaient se battre », raconte-t-elle.
Elle dit avoir attendu six heures avant que des agents de la SQ arrivent sur place.
Ça vient tellement me chercher, parce que je me dis qu’une bonne fois quelqu’un sera armé.
Dans un courriel, la SQ a dit ne pas pouvoir valider les faits allégués par Priscilla Pichette. Elle ajoute que les délais d’intervention peuvent varier, notamment selon « la priorité accordée à l’appel, les circonstances signalées et la localisation des policiers au moment de l’appel ainsi que les distances à parcourir ».
Ce genre de cas n’est pas étranger à Sky Polson, intervenant en protection de la jeunesse. Lorsqu’un évènement impliquant des enfants se produit à Long Point, il est souvent le premier dépêché sur place.
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Sky Polson, intervenant en protection de la jeunesse
Un an plus tôt, l’intervenant a dû se présenter seul chez un individu qui avait exprimé des idées suicidaires. « Je savais aussi qu’il avait possiblement des armes, affirme-t-il. Ça, c’est un moment où la présence de la police aurait été nécessaire. »
Sky Polson craint qu’un incident dégénère un jour au-delà de sa capacité à intervenir. « Je ne peux pas m’empêcher de penser que, parce qu’on n’a pas de présence policière, ça pourrait arriver », ajoute-t-il.
Le rêve d’une régie
Dès son arrivée en poste comme ministre, Ian Lafrenière dit avoir proposé à Long Point de former une régie de police régionale avec les communautés anichinabées voisines de Kebaowek et Timiskaming.
Aujourd’hui, toutes les parties s’entendent sur cet objectif. Mais impossible de mettre en place un tel modèle si Long Point n’a pas son propre service de police autochtone.
Kebaowek et Timiskaming, elles, n’ont jamais perdu leurs services de police respectifs. Depuis la signature d’une entente tripartite en 2022, leurs agents patrouillent aux côtés de la SQ à Long Point, mais leur pouvoir d’intervention est très limité.
Cette entente devait être temporaire, en attendant que Long Point obtienne son service de police.
Sharon Hunter, directrice exécutive de Long Point, déplore que Québec ait changé de représentant plusieurs fois à la table de négociation, depuis 2022.
On se fait niaiser, en bon français, et on se fait carrément ignorer.
Ian Lafrenière reconnaît la tension qui règne dans les négociations. « Quand je vais dans une communauté, j’arrive avec un bagage négatif incroyable. Combien de fois ils se sont fait promettre des choses ? Rendu là, je comprends », affirme-t-il.
Il dit toutefois se « débattre comme un diable dans l’eau bénite » pour qu’un service de police autonome soit implanté à Long Point. « J’y vais, je nomme un négociateur […] On en a mis, des sous, pour tous les projets qu’on a payés. »
Assise territoriale
Les communautés autochtones n’ont pas toutes le même statut au Canada. Certaines, dont Kebaowek et Timiskaming, ont le statut de « réserve indienne » et possèdent ainsi un territoire dont elles ont l’usage exclusif.
Mais les membres de la Première Nation de Long Point habitent Winneway, un « établissement indien ». Ils n’ont pas de territoire désigné ni de statut de réserve.
Pour que Long Point obtienne son propre service de police, elle doit obtenir un territoire dont elle aurait l’usage exclusif. Ce serait un pas de plus vers le statut de réserve.
Or, l’assise territoriale proposée par Long Point s’étend à l’extérieur du territoire qui lui revient, jusqu’à des terres forestières exploitables, selon Ian Lafrenière.
« Je ne peux pas adhérer à ça, affirme le politicien qui lutte pour sa réélection. Je sais qu’il y a des intérêts pécuniaires aussi parce qu’à partir du moment qu’on déclare ce secteur-là comme une assise territoriale, il n’y a plus rien à payer pour la fibre qui va être récoltée. »
Mais pour Steeve Mathias, ces terres sont essentielles au développement économique de la communauté. « Ce n’est pas un ghetto qu’on veut créer à Winneway […] Compte tenu de la position géographique […], on a quoi comme opportunités d’affaires ici ? Donc il faut être plus créatifs, il faut avoir accès au territoire pour créer une économie ici. »
En parallèle, Long Point poursuit Québec, Ottawa et la congrégation religieuse des oblats devant la Cour supérieure du Québec pour ce qu’elle estime être deux déplacements forcés subis dans les 100 dernières années. L’absence de statut régularisé de Long Point aurait contribué à ces déplacements, selon la poursuite.
Ce recours n’a « pas d’incidence sur les négociations », selon une déclaration par courriel du ministère du Conseil exécutif, mais les tensions entre Québec et Long Point n’en sont pas moins élevées.
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« Dites non aux drogues » et « conduire en état d’ébriété tue », peut-on lire sur cette affiche à l’entrée de Winneway.
Ian Lafrenière, lui, souhaite voir l’impasse se résoudre. « Il y a des citoyens de Winneway qui ont peur, des jeunes qui sont dans la consommation, il y a des vendeurs, des petites racailles qui sont dans la communauté… Moi, c’est à ça que je veux m’attaquer », tranche-t-il.
Dans une déclaration écrite, la SQ a dit appuyer l’implantation d’un corps de police autochtone à Long Point.
Du côté de Sécurité publique Canada, on se dit en faveur de l’implantation d’un service régional de police entre Long Point, Kebaowek et Timiskaming. Dans un courriel, le Ministère écrit être « déterminé à poursuivre les discussions » avec les trois communautés.
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