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Thursday, October 22, 2026

C’était ça ou mourir | L’homme qui aimait trop les mots

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20 mars 2026. Thélyson Orélien s’installe devant un micro dans un coin de la librairie Un livre à soi, sur l’avenue Laurier à Montréal. Juste à côté apparaît discrètement sur une table la BD Invisible de Stephen Desberg, Henri Reculé et Céline Labriet qui raconte les aventures d’un héros condamné à l’invisibilité qui souhaiterait exister aux yeux des autres.

Publié à

Ulysse Bergeron, Charles-Éric Blais-Poulin, Ariane Lacoursière Équipe d’enquête, La Presse

Avec le lancement de C’était ça ou mourir, le timide auteur sort lui aussi de l’ombre. Celui qui n’a rien d’un tribun remercie les lecteurs les yeux rivés sur son téléphone. Une vingtaine de personnes – famille et proches pour l’essentiel – l’écoutent attentivement.

L’évènement représente la fin d’un contre-la-montre pour la maison d’édition. Depuis la réception du manuscrit, le 12 septembre 2025, la machine Boréal, son éditeur québécois, roule à plein régime. En moins de quatre mois, l’équipe a lu, édité, révisé le manuscrit avant d’apporter les corrections dans le ping-pong habituel avec l’auteur pour pouvoir sortir le roman des presses le 27 janvier.

PHOTO DENIS GERMAIN, ARCHIVESLA PRESSE

C’était ça ou mourir de Thélyson Orélien

L’ouvrage deviendra le phénomène de la rentrée. Mais le 22 septembre, éclate un scandale qui changera à jamais le monde littéraire; on le soupçonne d’avoir utilisé l’intelligence artificielle. Trois jours plus tard, C’était ça ou mourir est retiré de la première sélection pour le Goncourt, car des soupçons de plagiat et de recours à l’intelligence artificielle pèsent sur son auteur. Mercredi, ce qui semble être le dernier chapitre de cette saga a été écrit : Boréal a annoncé mettre fin à sa relation avec Thélyson Orélien, affirmant que de « nouveaux éléments » prouvent le recours à l’intelligence artificielle.

« En conséquence, le Boréal ne réimprimera pas le roman et ne publiera pas d’autres livres de Thélyson Orélien », peut-on lire dans un communiqué de la maison d’édition montréalaise. L’éditeur a ajouté avoir rassemblé l’ensemble des versions de travail du roman et commandé une analyse externe approfondie, tout en indiquant que les résultats obtenus cette semaine ont révélé des traces de balises d’IA dans les métadonnées de certains documents.

Extrait de la déclaration du Boréal

« Nous ignorons toujours dans quelle mesure l’IA a été utilisée dans la création de C’était ça ou mourir, et sans doute n’aurons-nous jamais de réponse définitive à cet égard. Pour nous, la question fondamentale est celle de la confiance entre auteurs et éditeurs. Dans la foulée des allégations, nous avons continué d’accorder la nôtre à Thélyson Orélien, qui nous assurait ne jamais y avoir eu recours. Cette affirmation est aujourd’hui démentie. Nous ne pouvons pas, dans ces circonstances, poursuivre notre collaboration professionnelle », écrit Boréal, demandant du même souffle que cessent les attaques personnelles à l’égard de Thélyson Orélien.

Lisez notre article sur le sujet

Thélyson Orélien n’a pas répondu à la demande d’entrevue de La Presse, mercredi, mais il a affirmé au quotidien français Libération que les journalistes « mettaient la pression » sur Boréal, qui a choisi de protéger l’institution plutôt que de le protéger. Il maintient qu’il a utilisé l’IA uniquement pour effectuer des recherches historiques.

La vague Thélyson Orélien

Pourtant, rien au lancement de C’était ça ou mourir ne laissait présager les évènements des dernières semaines. Au contraire. Parmi la vingtaine de personnes présentes au lancement de Thélyson Orélien, en mars 2026, on aperçoit Catherine Ostiguy. La première actionnaire d’OstiguyCo – société qui détient les Éditions du Boréal depuis 2022 – a porté le projet et personnellement édité le livre.

PHOTO MARTIN TREMBLAY, LA PRESSE

Catherine Ostiguy, première actionnaire d’OstiguyCo

Deux semaines plus tôt, elle décrivait sur un réseau social l’importance et la force de ce roman : « Je ne pensais pas vivre ça un jour. » Elle confiait avoir « tiré de la vertigineuse pile des manuscrits » C’était ça ou mourir comme « on extrait une pépite d’or ».

Mme Ostiguy soulignait alors que le roman « capte l’attention du monde entier » avant même sa publication. Sa conclusion se révèle aujourd’hui prémonitoire : « Ce roman, préparez-vous, aura l’effet d’une onde de choc. […] Thélyson Orélien : retenez bien ce nom-là. Il a une voix unique, un souffle rare. Une poésie inextinguible. Et il a plus d’un tour dans son sac. »

Dans une communication, le codirecteur du Boréal, Renaud Roussel, prédisait un succès sans précédent à l’étranger. L’éditeur avait reçu dans les dernières semaines « des centaines de demandes, de courriels, d’appels venus de toute la planète, de magnifiques déclarations d’amour » et d’intérêt pour publier le roman.

« Tout cela alors que C’ÉTAIT ÇA OU MOURIR n’est pas encore paru. Ce livre a déjà vécu mille vies alors que la sienne n’a pas encore commencé », ajoutait-il.

L’engouement pour le roman a déferlé comme une vague dans le secteur de l’édition ici comme ailleurs. Dans l’Hexagone les critiques ont été dithyrambiques ; l’auteur a été invité sur les plus importants plateaux de télé. Malgré le scandale, une vingtaine d’éditeurs étrangers détiendrait toujours la licence du livre.

Cet intérêt a été détaillé dès le début de la controverse dans un article de Libération qui raconte la mise aux enchères, par le Boréal, des droits de diffusion du roman en France. Le quotidien rapportait par ailleurs qu’un éditeur s’était retiré après avoir remarqué des « incohérences » dans le manuscrit.

« J’ai les preuves »

Quand les premières allégations du recours de l’intelligence artificielle par l’auteur ont émergé en septembre, le Boréal était monté au front. L’éditeur avait défendu bec et ongles son auteur dans un communiqué soutenant que le romancier avait « achevé le premier jet de son roman il y a plusieurs années, et [que] le texte a ensuite mûri au fil de nombreux allers-retours avec son éditrice, dont témoignent les versions successives du manuscrit jusqu’à sa forme finale ».

Le 22 septembre, Thélyson Orélien assurait dans une entrevue à La Presse – la seule accordée à un média québécois depuis le déclenchement du scandale – pouvoir prouver qu’il n’avait pas utilisé l’IA : « J’ai les preuves, avec les fichiers et les métadonnées. J’ai l’ordi, il est vieux, mais sa mémoire est là parce qu’il y a beaucoup de choses. »

Il imputait alors les résultats de Pangram (un outil de détection de l’intelligence artificielle fiable, mais pas infaillible) à son style littéraire. Son éditeur, clamait-il, avait testé dans Pangram des textes provenant d’auteurs haïtiens ou de traditions littéraires voisines et que les résultats avaient été similaires, clamait-il.

« Plusieurs maisons à travers la planète, avant même d’accepter le texte, ont checké, ils ont fait leur vérification », déclarait-il.

Thélyson Orélien assurait que C’était ça ou mourir était le résultat d’une démarche personnelle entamée des années plus tôt. « J’ai commencé à nourrir et à écrire ce texte dès l’automne 2017 et j’ai achevé le premier jet en 2019, une semaine après la mort de ma mère », disait-il.

Il racontait alors qu’un ami lui avait offert un magnétophone pour qu’il puisse recueillir les témoignages des migrants qui auraient été les muses de son roman, selon lui. Cet ami a confirmé avoir contribué à certaines recherches, mais il a refusé de commenter le dossier publiquement.

Thélyson Orélien assurait aussi avoir documenté le pèlerinage et les réflexions de ces migrants aussi bien aux États-Unis qu’au Mexique. « C’était plus facile pour moi de communiquer avec eux parce que je racontais mon histoire aussi. […] C’était plutôt facile parce qu’on se raconte nos blessures. » Car cette histoire, c’est aussi la sienne, tenait-il à répéter : « Moi, je suis un Haïtien, voilà. Et je suis arrivé au moment du tremblement de terre. »

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