"Pas grand-chose n’a changé depuis Waco" : Bret Anthony Johnston ausculte les fractures et les obsessions de l'Amérique

Jérôme Colin : vous êtes Texan en l'occurrence, vous aviez 22 ans au moment du drame de Waco. De quoi vous souvenez-vous et comment est-ce que vous avez vécu cet événement ?
Bret Anthony Johnston : Je me souviens que tout le monde n'en parlait que de ça. C'était à la télévision et à la radio 24 heures sur 24. CNN avait commencé quelques années plus tôt, mais c'était la toute première histoire d'actualité couverte jour et nuit en continu en Amérique. C'était constamment sur les écrans. Et lorsque les feux se sont déclarés, quand la confrontation finale et l'incendie ont eu lieu, nous avons tous regardé ; j'ai regardé cela sur le téléviseur de mes parents.
Ce dont je me rappelle après la tragédie, c'est qu'il n'y avait que deux histoires possibles. La première version disait qu'ils l'avaient mérité, qu'ils étaient naïfs, crédules, qu'ils étaient tombés sous la coupe d'un leader sectaire diabolique et qu'ils avaient eu ce qu'ils méritaient. L'autre version affirmait au contraire qu'il s'agissait de gens innocents qui ne dérangeaient personne, et que le gouvernement avait largement outrepassé son autorité, violé la loi et assassiné près d'une centaine de personnes innocentes, y compris de nombreuses femmes et enfants.
30 ans plus tard, en quoi cela vous apparaissait-il comme une bonne idée de roman dans l'Amérique d'aujourd'hui ?
Je crois que la tragédie réside dans le fait que pas grand-chose n'a changé aux États-Unis depuis lors. Waco reste une histoire emblématique de ce qu'est l'Amérique : la préoccupation pour les armes d'abord, une préoccupation très forte pour la religion, et la question des limites imposées par le gouvernement.
Ce qui peut expliquer, justement, cette préoccupation majeure des Américains pour les armes ?
D'ici, de l'Europe, de la France ou de la Belgique, tout le monde pense souvent que l'Amérique est très grande, et l'Amérique se perçoit elle-même comme immense. Mais ce à quoi on ne pense pas assez, c'est que lorsque vous vivez dans un endroit aussi vaste, cela vous fait vous sentir tout petit. Et les gens réagissent à ce sentiment de petitesse de deux manières opposées.
La première façon, c'est par une grande humilité : vous êtes très heureux d'appartenir à quelque chose de bien plus grand que vous-même. L'autre façon, c'est que vous devenez très inquiet, très sur la défensive, et vous tentez alors d'exercer votre puissance et votre contrôle par la force et la violence.
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