Ces enfants laissés en plan par le système scolaire québécois

Ils vivent avec un handicap, une déficience motrice ou intellectuelle, le spectre de l’autisme, ou présentent des troubles graves du comportement. Par dizaines, des enfants de la Mauricie et du Centre-du-Québec ont été temporairement ou définitivement largués par l’école, qui ne dispose plus des ressources nécessaires pour assurer leur développement dans un cadre sécuritaire.
Youssef Sellek n’en veut pas au personnel de son école de quartier. S’il raconte ce que sa famille a dû traverser l’an dernier, c’est d’abord et avant tout dans l’espoir de faire changer les choses à plus grande échelle. Son fils Zakaria avait jusque-là toujours fréquenté l’école malgré sa déficience intellectuelle sévère et le trouble du spectre de l’autisme avec lesquels il vit. En avril dernier, à l’âge de 11 ans, il a été exclu de son école.
En décembre, mon fils a dû être hospitalisé à Montréal durant deux semaines. Au cours de cette période, quelqu’un de l’école m’a contacté pour me dire qu’ils allaient faire des aménagements spéciaux dans la classe de Zakaria pour que ce soit mieux adapté et plus sécuritaire pour lui, les autres élèves et les membres du personnel. Une journée avant le retour en classe en janvier, on m’a envoyé un courriel. On y expliquait que les aménagements n’étaient pas terminés et que sa rentrée serait donc progressive
, explique-t-il.
Sa présence devait désormais se limiter à des demi-journées et il aurait été expliqué à ses parents qu’il ne pouvait plus prendre le transport scolaire. En avril, il lui a été demandé de ne plus se présenter du tout à l’école. Des démarches ont alors été entreprises pour qu’il puisse fréquenter, à l’année scolaire 2026-2027, l’école spécialisée Marie-Leneuf de Trois-Rivières.
Malheureusement, il arrive parfois que malgré tous les moyens mis en place, la fréquence et l’intensité des réactions d’un élève posent des enjeux de sécurité pour les autres élèves et le personnel. Ce genre de situation peut amener à une décision de scolarisation temporaire de l’élève à la maison. L’objectif demeure toujours la réintégration de l’élève en milieu scolaire
, explique Amélie Germain-Bergeron, directrice adjointe aux communications du Centre de services scolaire de l’Énergie.
12 élèves ont manqué plus de deux mois
Radio-Canada a obtenu, au moyen de la loi d’accès à l’information, des données statistiques. Au Centre de services scolaire de l’Énergie, 2782 élèves avaient l’an dernier un plan d’intervention. On ignore combien ont vécu une interruption de scolarité, mais on nous confirme la réception de deux plaintes à cet effet.
Au Centre de services scolaire Chemin-du-Roy, 38 élèves ont vécu lors de la dernière année scolaire au moins une rupture de service. Au secondaire, 12 élèves ont manqué plus de deux mois d’école. Pour neuf d’entre eux, cette interruption de service est réputée permanente.
Au Centre de services scolaire de la Riveraine, 13 élèves ont vécu l’an dernier un épisode de scolarisation partielle. Neuf autres ont été renvoyés à la maison le temps de trouver une ressource pour les accompagner.
Une pratique illégale?
Le nombre d’élèves ayant reçu un diagnostic est beaucoup plus élevé qu’autrefois. La quantité de ressources qui leur est consacrée n’a toutefois pas suivi la même courbe. Violaine Héon, du Regroupement d’organismes en DI/TSA de la Mauricie, est à même de le constater. Des dizaines de parents exaspérés et sans ressources frappent à sa porte chaque année.

Violaine Héon estime que le réseau communautaire pourrait offrir des services d’urgence aux parents qui se retrouvent sans option du jour au lendemain.
Photo : Radio-Canada / Abigaëlle Gladu
La loi sur l'instruction publique au Québec régit tous les services qui sont offerts en scolarité aux élèves du Québec. Ils devraient tous avoir accès au même nombre d’heures de scolarité, qu'ils aient ou non des besoins spécifiques ou des besoins en services. Quand il y a une interruption de scolarisation, une déscolarisation complète ou simplement qu’on retire le transport scolaire ou d’autres services, on est vraiment en contradiction avec la loi
, souligne-t-elle.
Cette loi précise que l’école doit de plus adapter les services pour tenir compte des besoins et capacités de chaque élève pour lequel elle est responsable
.
Rejoint par Radio-Canada, le Protecteur national de l’élève ajoute qu’au-delà de l’aspect légal, une situation de bris de services doit relever de l’exceptionnalité et être limitée dans le temps
.
Violaine Héon rappelle qu’un enfant exclu de l’école en raison de ses difficultés comportementales ou d’un autre problème perd du même coup son réseau social. Cet isolement peut avoir un effet néfaste sur son estime de soi.

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Violaine Héon, directrice générale Regroupement d’organismes en DI/TSA de la Mauricie
Photo : Radio-Canada
Violaine Héon est d’avis qu’avec un financement adéquat, les ressources communautaires comme la sienne pourraient offrir aux parents une solution d’accueil temporaire pour leur permettre de continuer à travailler parallèlement aux démarches qui demandent recherches et temps. Elle croit aussi qu’on devrait repenser le système d’éducation québécois.
Selon le Protecteur national de l’élève, voici les principaux facteurs observés qui mènent à des ruptures de services :
- Complexité des besoins de l’élève, détresse psychologique et vulnérabilités des compétences sociales et émotionnelles
- Présence de comportements chez l’élève ayant pour effet de mettre en danger autrui ou lui-même ;
- Niveau de formation et de préparation du personnel assigné au soutien de ces élèves qui sont insuffisants pour permettre le déploiement efficace des bonnes pratiques requises pour favoriser le bien-être et le comportement adéquat de ces élèves à l’école ;
- Éloignement du lieu de résidence de l’élève des écoles offrant des services régionaux ou suprarégionaux;
- Besoin d’accompagnement accru de professionnels scolaires en soutien-conseil au personnel enseignant et en éducation spécialisée qui font les interventions universelles et ciblées en réponse aux besoins des élèves ;
- Besoin d’une concertation plus rapide avec les partenaires du réseau de la santé et des services sociaux dans l’objectif d’une compréhension commune des besoins de l’enfant et la réponse à ceux-ci.
Laissé à lui-même
Quand ils m'ont dit que Zakaria était expulsé de l'école, je suis tombé par terre. Je n’arrêtais pas de pleurer, parce que je me sentais tout seul. Je me sentais sans aucune défense ni filet de sécurité.
Youssef Sellek n’a eu d’autre choix que de demander un arrêt de travail pour pouvoir s’occuper à temps plein de son fils et prendre soin de sa propre santé. Zakaria a pu être admis temporairement à la maison Grandi-ose, une ressource spécialisée, pour obtenir un encadrement. On parle ici d’activités de stimulation et non de scolarisation.
L'école nous a proposé entre-temps d'avoir une scolarisation à domicile à raison de cinq heures par semaine, mais il n'y avait pas encore la ressource pour le faire. On l’a finalement obtenue deux mois plus tard, au début du mois de juin.
Youssef a vécu l’impact financier de ce retrait de l’école, mais déplore surtout les conséquences réelles sur la vie de son fils.
Quand il va à l’école, on voit de petites évolutions. On essaie de faire ça à la maison, mais on n’a pas toutes les compétences ni les connaissances pour le faire. Ce n’est pas qu’on ne veut pas le faire, mais nos outils sont limités. Je n’ai pas de formation d’éducateur spécialisé pour pouvoir subvenir à la pédagogie de mon fils.

Il est peu probable que Zakaria apprenne un jour à lire et à effectuer des opérations mathématiques, mais l’école lui permet d’apprendre les comportements en groupe et de développer son autonomie.
Photo : Radio-Canada / Abigaëlle Gladu
L’école lui permet de jouer de façon fonctionnelle et autonome. Elle lui permet aussi de socialiser et d'apprendre des concepts de base, aussi simples qu’attendre son tour.
À l’école, il arrive à passer de 15 à 20 minutes assis, à faire des tâches en continu. Il écoute les consignes. Ça fait cinq ans qu’il fréquente l’école et on voit vraiment le progrès, malgré ses difficultés.

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Youssef Sellek, père de Zakaria Sellek
Photo : Radio-Canada
Au Centre de services scolaire de l’Énergie l’an dernier, 38 éducateurs spécialisés étaient associés à des classes spécialisées au primaire et 29 au secondaire. Cinq postes sont associés directement à un groupe ou à des élèves spécifiques. Des psychoéducateurs et des orthopédagogues les appuient dans leur travail.
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