Jean-Philippe Pleau, sociologue de l’intime, philosophe du quotidien
Une phrase précise donne son joli titre au nouveau recueil de Jean-Philippe Pleau : Le silence des néons. Il y réfléchit, sur ses « moments silencieux préférés ».
Il note « l’immensité du rien » dans les temples sacrés. « Le silence d’une église est toujours plein : il contient les prières du passé, les confessions des pires péchés, les espoirs déçus ainsi que les espérances, qui sont souvent les dernières à résonner encore. L’espérance, c’est croire en l’impossible », ajoute-t-il.
Il parle de sa psychologue avec laquelle il voudrait bien tenir une séance sans paroles. « J’ai l’intuition qu’un silence de qualité en sa compagnie me permettrait d’être à l’écoute de ma voix intérieure, car en sa présence, je me sens le plus près de celui que je suis et de celui que j’aspire à être. »
Il évoque de rares moments précieux de sa jeunesse dans un aréna, à 6 heures du matin, quand il contemplait « la blancheur de la glace » sous l’éclairage des néons qui produisaient un son distinctif. « Ce qui me fait écrire cette drôle de phrase, conclut-il. Le silence a souvent un son. Et pour moi, c’est celui des néons. »
Ce texte, comme tous les autres publiés dans le nouveau livre, a été lu à la Première chaîne de Radio-Canada. « Je travaille à l’émission Réfléchir à voix haute depuis six ans, explique l’auteur-animateur en entrevue. J’y propose des billets. J’avais commencé à en produire en remplaçant Serge Bouchard [1947-2021] pour son éditorial dans notre émission C’est fou.... J’ai eu envie de produire ça. Les textes ont une vie à la radio, mais je le sais pour avoir rencontré assez de monde : ils peuvent avoir une autre vie sous forme de livre. »
Il s’agit de son second recueil du genre après Au temps de la pensée pressée. « À la différence que cette fois en écrivant les textes je savais qu’ils seraient publiés, pour autant que mon éditeur les accepterait. J’ai l’impression que le résultat est plus naturel. Je suis repassé sur le tout pour ajouter une sorte de vernis qui fait que l’ensemble se tient. »
Jean-Philippe Pleau fait partie du club très sélect des auteurs à très grands succès du Québec. Il faut ici qu’un livre se vende à deux ou trois mille exemplaires pour qu’il soit considéré comme un succès de librairie. En France, la barre se situe à 10 000 exemplaires. Or, son essai Rue Duplessis. Ma petite noirceur, sorti en avril 2024 pour raconter son parcours de transfuge de classe, a déjà trouvé plus de 65 000 preneurs.
Le livre a eu droit à une adaptation à la scène chez Duceppe (dans laquelle l’auteur se joue lui-même). L’ouvrage n’est pas encore traduit en anglais, mais M. Pleau a pourtant eu le rare honneur d’un long portrait dans The New York Times, le correspondant canadien du média l’ayant accompagné sur les traces de son enfance à Drummondville.
« J’ai l’impression de pratiquer une sociologie de l’intime et cette entrevue a reproduit le modèle en quelque sorte. Le journaliste est débarqué avec moi sur le terrain pour essayer de me comprendre. C’était surprenant et j’étais bien content. »
Cette sociologie de l’intime avouée se double d’une philosophie du quotidien. Jean-Philippe Pleau fait du Vladimir Jankélévitch de dépanneur et la formule testée ne le choque pas. Ce philosophe français marquant de la deuxième moitié du XXe siècle reste son préféré. Comme l’auteur des traités Le Je-ne-sais-quoi et Le Presque rien, son émule québécois témoigne de ce qu’il observe à la fine pointe de l’instant pour magnifier et transcender la banalité du quotidien.
Sa mécanique analytique propose un entrelacement de réflexions alimentées par des lectures à partir d’une anecdote. Une forte impression de journal d’un sociologue en chronique médiatique se dégage de l’ensemble qui rassemble une introduction, un épilogue et 44 textes autour de trois divisions.
La première partie (joliment intitulée Ruelle Duplessis) poursuit dans la veine du livre de propos et de confidences personnelles Rue Duplessis. Il parle de son ami « Pâscal », de sa casquette comme symbole de ses origines, des commerces disparus, d’Édouard Louis et d’Annie Ernaux, deux modèles d’écrivains sur les réalités des transfuges de classe. « Ce sont des textes écrits dans la foulée de la parution — je suis déçu parce que certains auraient mauditement bien “fitté” dedans », explique l’auteur en intro dans ce style épuré, parlé et québécois qu’on lui connaît.
Il raconte encore un peu sa famille, sa mère en particulier. Au détour d’un « anishquadate » [à venir jusqu’à date] emprunté à son parler d’autrefois, il salue son paternel. En entrevue, il résume ses confidences biographiques comme des tentatives de transformer une honte des origines en fierté.
« Mes parents ne m’ont pas légué l’érudition de la connaissance, mais ce que j’appelle l’érudition de la sensibilité », résume M. Pleau. Il confirme du même souffle que la poursuite par onze membres de sa famille (élargie, mais pas son père et sa mère) pour des passages de Rue Duplessis jugés faux et diffamatoires est toujours pendante. Ses proches choqués lui réclament près de 675 000 $.
La deuxième section propose des réflexions philosophiques autour du hockey. L’animateur, ancien gardien de but et collaborateur de l’émission Le Sportnographe de Radio-Canada, parle de manière sérieuse du sujet « qui ne l’est pas tout à fait ». Dès la première chronique de la série de dix, il décortique certaines maximes de Martin St-Louis, entraîneur du Canadien de Montréal, dont celle-ci, sur l’attente des résultats et surtout du retour de la Coupe Stanley : « La patience est importante, mais tsé, faut que tu sois agressif avec le temps, tu peux pas juste attendre. J’appelle ça de la patience agressive. »
Sur ce, Jean-Philippe Pleau établit un lien avec la patience stoïcienne recommandant de supporter et d’agir. « Les points de presse de Martin St-Louis sont souvent de petites leçons de philosophie pratique, écrit-il. Après Vladimir Jankélévitch, il est en voie de devenir mon penseur préféré. Je ne blague même pas. »
Le dernier volet (Sociologie de l’ordinaire) propose des observations du quotidien sur la réduflation, les vieux films regardés avec son fils ou les itinérants. Jean-Philippe Pleau s’inspire de la méthode popularisée par Serge Bouchard, « lui qui pouvait lever le voile sur le sens de l’histoire humaine en parlant de la fourchette pendant quatre heures en ondes », écrit son émule en exagérant à peine.
« Je pense qu’il y a vraiment moyen de raconter le monde à travers des notes personnelles, avec des banalités qui n’en sont pas. J’essaie de développer une curiosité de l’Autre, avec un grand A », dit l’auteur pour conclure l’entrevue.
KioskNews shows a cleaned-up reading view extracted from the publisher’s page — the original always lives on their site, not ours.