L’école à trois vitesses décortiquée

Début octobre, c’est déjà le temps des portes ouvertes des écoles. Claudie Lewis, la mère de l’élève de secondaire 5 Jules Restieri, se rappelle le stress que cette période avait suscité chez les parents de son entourage.
Allaient-ils choisir pour leur enfant l’école publique ordinaire, le public avec un projet pédagogique particulier (PPP) ou bien le privé? Voilà d’ailleurs ce qui est compris comme l’école à trois vitesses : la cohabitation dans le système scolaire québécois actuel entre ces trois types de parcours.
Pour nous, c’était évident
, explique Mme Lewis. Leur choix se porterait sur un programme de comédie musicale, à l'École Georges-Vanier, une école secondaire publique de Laval, qui a très bonne réputation. Je savais que mon garçon avait des capacités, je savais qu’il serait super stimulé dans ce type de milieu
, explique-t-elle.

Jules Restieri et sa mère, Claudie Lewis
Photo : Radio-Canada / Fannie Bussières McNicoll
L’an passé, au Québec, 214 000 élèves du secondaire ont choisi comme Jules un PPP, en arts, en sports ou encore en science, par exemple. Quelque 183 000 élèves fréquentent l’école publique dite ordinaire. Et 100 000 ont opté pour le réseau privé.
Si la proportion d’élèves fréquentant le privé (20 %) est demeurée stable dans les 10 dernières années, il y a de plus en plus d’élèves qui font le choix d’un PPP. Dans les quatre dernières années, leur proportion a grimpé de cinq points de pourcentage (de 38 % à 43 %).

Compilation de données
Photo : Radio-Canada / Jean-Sébastien Létourneau
Participer à un programme spécialisé a été très motivateur pour le garçon de 16 ans. Je suis chanceux, je le sais, d’avoir accès à ces cours-là, en théâtre, en chant, en danse. C’est pas mal une de mes raisons principales pour venir à l’école
, souligne-t-il.
Le PPP de Jules n’est pas sélectif et il est peu coûteux. Toutefois, 4 sur 10 sélectionnent les élèves sur la base du rendement scolaire et certains peuvent exiger des milliers de dollars chaque année. Voilà qui pose un problème d’accessibilité, au même titre que les écoles privées, selon la chercheuse à la Faculté des sciences de l’éducation de l’Université de Montréal Marie-Odile Magnan.

L'enseignant de musique et responsable de la concentration comédie musicale à l'École Georges-Vanier à Laval, Olivier Lévesque, dirige l'orchestre de cinquième secondaire.
Photo : Radio-Canada / Fannie Bussières McNicoll
Un système inéquitable?
Si certains doutent de l’iniquité d’un système scolaire à trois vitesses – la première ministre sortante, Christine Fréchette, a suscité bien des réactions au début de la campagne en refusant de reconnaître son existence –, d’autres y voient une évidence.
L’école à trois vitesses – une expression inspirée de celle du système de santé à deux vitesses
– est un phénomène documenté, nommé par le Conseil supérieur de l’éducation dans son rapport de 2016 intitulé Remettre le cap sur l’équité
. Ce dernier soulevait une mise en garde contre un glissement vers un système scolaire où le principe d’égalité des chances n’est pas respecté.
Dix ans plus tard, certaines statistiques démontrent clairement certaines disparités entre les types d’écoles fréquentées.
Au public ordinaire, on retrouve une concentration deux fois plus importante (38 %) d’élèves avec un handicap ou un défi d’apprentissage ou d’adaptation (EHDAA) qu’au public avec PPP (14 %) ou au privé (12,7 %).
On y retrouve aussi quatre fois plus de décrochage scolaire, et ses élèves sont deux fois moins nombreux à accéder à des études postsecondaires.
La directrice régionale de santé publique de Montréal, la Dre Mylène Drouin, a d’ailleurs fait une sortie publique pendant la campagne électorale pour dénoncer, chiffres à l’appui, le fait que le système scolaire actuel exacerbe les inégalités sociales et de santé des jeunes.
Les indicateurs similaires du public avec PPP et du privé n’étonnent pas Marie-Odile Magnan, chercheuse spécialisée dans les questions liées aux inégalités scolaires. Ils ont en commun d’avoir généralement plus de critères de sélection que dans le public ordinaire, rappelle-t-elle.
C’est l’écart des statistiques entre le public ordinaire et les deux autres vitesses
qui la préoccupe. Le système d’éducation du Québec est inéquitable parce qu’il crée des ségrégations scolaires. Il y a donc vraiment lieu de le questionner.

La professeure et chercheuse Marie-Odile Magnan
Photo : Radio-Canada / Fannie Bussières McNicoll
La vice-présidente du mouvement École ensemble, Anne-Marie Boucher, est du même avis. La classe régulière a été écrémée des élèves les plus performants par les programmes pédagogiques particuliers et par le privé. Il n’y a plus de mixité sociale et on reproduit les classes sociales.
L’école divise les élèves pour mieux les trier, en leur assignant un destin. Il n’y a plus d'ascenseur social qui est permis dans ce système-là.
L’enseignant au secondaire au public ordinaire Sylvain Duclos, lui, voit la surreprésentation des élèves en difficulté dans le réseau public ordinaire, que l’école à trois vitesses a entraînée, comme le nœud du problème. Comme nos jeunes sont très nombreux à avoir des difficultés, on ne réussit pas à aider tous nos jeunes.
Plusieurs enjeux, dont la pénurie de personnel scolaire qui perdure au Québec, sont ainsi directement liés à cette réalité, selon cet enseignant d’expérience, qui est l’un des rares à s’exprimer publiquement sur les réalités de son métier.
Les difficultés dans le réseau public régulier forcent les enseignants, surchargés, à quitter le réseau, ce qui force aussi les parents à choisir les deux autres "vitesses" pour leur enfant, explique M. Duclos. C’est un cercle vicieux.

7:10
Les explications de Fannie Bussière McNicoll
Une solution de rechange de plus en plus populaire
Pour le mouvement École ensemble, il faut remplacer le système actuel pour rétablir l’égalité des chances. Ses membres proposent la création d’un réseau scolaire commun
.
L’idée de créer un grand bassin d’élèves qui iraient à l’école de quartier, publique ou privée, tant au primaire qu’au secondaire. Les écoles privées auraient le choix entre ne plus être financées du tout ou être financées à 100 %, en échange de cesser la sélection des élèves et de percevoir des frais de scolarité
, détaille Anne-Marie Boucher.
Le résultat serait une école de qualité pour tout le monde, qui garantirait le principe d’égalité des chances
, promet-elle.

La citoyenne engagée et mère Anne-Marie Boucher vient de publier un ouvrage intitulé « Pour en finir avec l'école à trois vitesses », qui décrit le modèle de rechange proposé par le mouvement École ensemble.
Photo : Radio-Canada / Fannie Bussières McNicoll
Abolir l’école à trois vitesses ne se ferait pas au détriment des élèves les plus performants sur le plan scolaire, comme certains parents le craignent, assure de son côté Marie-Odile Magnan qui juge la proposition très intéressante.
Les études montrent que les élèves plus performants issus de classes favorisées bénéficient du capital scolaire de leurs parents, c’est-à-dire que les enfants issus d’une famille très scolarisée vont tirer leur épingle du jeu de toute manière.
Le porte-parole du Regroupement des comités de parents autonomes du Québec, Sylvain Martel, salue l’idée de l’École ensemble. Toutefois, il voit des angles morts
. Qu’est-ce qu’on ferait avec les contestations des écoles privées de 1000 ou 2000 élèves qui menacent de fermer?
se questionne-t-il.
Le privé et les PPP, de plus en plus inclusifs
À la Fédération des établissements d’enseignement privés, cette suggestion d’un réseau scolaire commun ne plaît pas, pas plus d’ailleurs que l’expression école à trois vitesses
. C’est un concept plutôt théorique, mais qui, dans la pratique, n’existe pas
, soutient sa directrice générale, Vickie Viens.

Des élèves du Collège Saint-Sacrement à Terrebonne
Photo : Radio-Canada / Mathieu Bolduc
Pour elle, les écoles privées sont tout simplement complémentaires au réseau public et constituent des laboratoires d’innovation
qui peuvent inspirer tout le système d’éducation.
Mon rêve, c'est qu'on puisse répondre à chacun des besoins individuels des élèves. Alors, plus il y a de vitesses, plus on répond et on s’adapte aux besoins de chacun.
Mme Viens indique que son organisation a demandé cet été le feu vert pour pouvoir ouvrir des classes d’adaptation, ce qui est impossible pour le moment, et ainsi accueillir davantage d’élèves avec d’importants défis d’apprentissage. Elle souligne aussi que de moins en moins d’écoles imposent des examens d’admission à leurs élèves.

La directrice générale de la Fédération des établissements d'enseignement privés, Vickie Viens, en discussion avec la journaliste Fannie Bussières McNicoll.
Photo : Radio-Canada / Mathieu Bolduc
La clientèle du privé a changé. Plusieurs milieux ont déjà des ressources, des infrastructures pour accueillir des élèves avec des difficultés d’apprentissage, souligne-t-elle. On veut aider le réseau scolaire québécois.
Les projets particuliers au public sont aussi de plus en plus inclusifs, selon Roger Naum, le directeur de l’école que fréquente le jeune Jules Restieri. Comme d’autres écoles du réseau, l’École Georges-Vanier offrira d’ailleurs bientôt des PPP à tous ses élèves.
Je pense qu’on est à une époque où il y a une transition favorable et positive qui se fait pour les PPP, dit-il. On est rendu à une offre de services pour tout le monde et ça va être bénéfique pour tous.
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Le difficile choix des parents
Quoi qu’il en soit, bien des parents demeurent fort embêtés lorsque vient le temps de choisir une école secondaire pour leurs enfants.
Le représentant de comités de parents Sylvain Martel, impliqué dans le milieu de l’éducation depuis plus de 10 ans, a remarqué que beaucoup de parents, soucieux de s’épargner les frais de scolarité élevés du privé et de participer au réseau public, sont charmés par l’offre de plus en plus variée de PPP. Et qu’ils sont surtout nombreux à s’inquiéter de la mauvaise presse du réseau public ordinaire.
Claudie Lewis, la mère de Jules, fait partie de ces parents. Jusqu’où vais-je défendre mes valeurs, versus ce que va vivre mon enfant au quotidien? Je ne dis pas que l’école publique régulière québécoise n’est pas bonne, mais elle aurait besoin qu’on lui donne plus d’amour.

Ce père, qui est venu chercher son enfant à la sortie des classes, ne sait pas encore dans quel type d'école celui-ci ira au secondaire. Toutefois, la réflexion est déjà en cours dans la famille, assure-t-il.
Photo : Radio-Canada / Mathieu Bolduc
Des parents rencontrés aux abords d’une école primaire publique de Montréal font part de réflexions semblables. Idéologiquement, je suis pour l’école publique. Donc, ce sera le public en priorité, mais il faudra un minimum de qualité garantie, quand même
, dit le père de deux fillettes, qui assure surveiller de près les engagements des partis politiques en la matière.
C’est une question compliquée qui n’est pas encore tranchée, admet un deuxième père. Je suis vraiment attaché au public. Si mes enfants pouvaient entrer dans un PPP, ce serait notre idéal.
Si le milieu public ne répond pas aux besoins de mes enfants et ne soutient pas sa réussite scolaire, là, on considérera le milieu privé
, ajoute une autre mère.
Je comprends les parents, et c'est la même chose dans mon cas. On veut le meilleur pour notre enfant, qu'il se développe à son plein potentiel. Et travaillant dans une école publique, je sais que ça peut être un coup de dés, l'école publique régulière.

Sylvain Duclos enseigne depuis près de 20 ans dans le réseau scolaire public québécois.
Photo : Courtoisie de Sylvain Duclos
Marie-Odile Magnan souligne qu’il est important de ne pas culpabiliser les parents qui choisissent un programme sélectif pour leurs enfants. Ils se trouvent dans un système avec lequel ils doivent composer. C’est du côté des décideurs qu’un changement peut se faire
, lance-t-elle.
Et qu’en pensent les partis politiques?
Québec solidaire est le seul parti à s’engager à abolir l’école à trois vitesses en créant un réseau scolaire commun, sur la proposition du mouvement de l’École ensemble.
Le Parti québécois promet de discuter de la question lors d’États généraux en éducation. Il s’engage à lier une partie du financement des écoles privées à leur capacité à accueillir davantage d'élèves en difficulté. Et il souhaite élargir l’accès aux projets pédagogiques particuliers dans les écoles publiques.

Les chefs des cinq partis principaux ont fait part de leurs visions sur l'école à trois vitesses lors du débat des chefs de Radio-Canada le 23 septembre dernier. De gauche à droite : la co-porte-parole de Québec solidaire, Ruba Ghazal, le chef du Parti québécois, Paul St-Pierre Plamondon, la cheffe de la Coalition avenir Québec, Christine Fréchette, le chef du Parti conservateur du Québec, Éric Duhaime, et le chef du Parti libéral du Québec, Charles Milliard.
Photo : La Presse canadienne / Graham Hughes
Le Parti libéral du Québec ne souhaite pas intervenir dans le réseau privé, mais il promet lui aussi de permettre à plus d’élèves de choisir un PPP au public, pour éviter que des jeunes n’étudient en rien de spécial
, comme l’a expliqué Charles Milliard lors du débat des chefs de Radio-Canada.
La Coalition avenir Québec préfère parler de système scolaire mixte
plutôt que d’école à trois vitesses. Elle défend le système actuel, qui respecte le droit des parents de choisir ce qui convient le plus à leurs enfants
, nous a-t-on indiqué par écrit.
Le Parti conservateur du Québec, lui, souhaite plutôt renforcer la concurrence dans le réseau scolaire, notamment en n’obligeant plus les élèves à fréquenter une école près de chez eux et en permettant l’émergence de nouvelles écoles privées subventionnées.
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