Les vedettes complètement marteaux
Un principe minimaliste du design contemporain repose sur la maxime « moins, c’est plus » (« less is more »). Autrement dit, pour aménager un bâtiment des deux côtés de sa façade, vaut mieux éliminer le superflu, valoriser les espaces vides et ne conserver que quelques éléments essentiels.
La programmation télé ne suit pas cette règle d’or. Les shows de design s’accumulent comme des débris de chantier. Un décompte américain parle de dizaines et de dizaines de productions du genre et de ses sous-genres (rénovation, architecture, design d’intérieur, spéculation immobilière, etc.), et même de centaines de productions quand on ajoute l’offre de webséries.
Les médias québécois ne sont pas en reste, et, ici aussi, la règle prônant l’exubérance, le baroque et le maximalisme l’emporte : le plus, le mieux. Avec, en plus, une prime évidente pour le restylage majeur des maisons de vedettes.
La comédienne Caroline Néron suit la tendance en présentant Le chalet de Caro, sur Crave, à partir du 26 août. Elle s’ajoute à Déconstruire, de Christine Beaulieu, Passion poussière, de Sarah-Jeanne Labrosse, Deux sœurs et un duplex, de Valérie Chevalier et sa sœur, Andrée-Anne, Une étape à la fois, de Marilou, ou encore Karine et la maison jaune, de Karine Vanasse.
Le modèle québécois de base s’articule même le plus souvent autour d’une personnalité féminine. « Ces projets permettent de rêver un peu et de se rapprocher de certaines célébrités », explique Nathalie Brigitte Bustos, vice-présidente à la télévision, au long métrage et au numérique chez l’équipe Télévision d’Entourage. Sa maison produit Karine et la maison jaune. Les deux saisons ont montré la transformation complète d’une maison de campagne restaurée et redécorée par Karine Vanasse, une des stars les plus en vue des écrans canadiens et dans les deux langues officielles.
Sa productrice souligne que les émissions de rénovation domiciliaire répondent à un engouement du public pour la transformation d’espaces, l’aménagement et le design intérieur qui a toujours existé. La déclinaison avec vedettes rappellerait l’importance du vedettariat québécois pour les industries culturelles nationales, dont les productions télé.
Ces émissions transforment les membres du bottin de l’Union des artistes en marchands d’extimité et les téléspectateurs en voyeurs de leurs espaces et moments privés choisis. Cette exposition s’arrime à une longue tradition de scénographies médiatiques de la célébrité. Une culture de proximité développée par les journaux à potins et la radio se poursuit maintenant à la télévision et sur le Web. Du jaunisme à la maison jaune…
Qui paye quoi ?
Cela dit, le projet de l’émission Karine et la maison jaune n’a pas été lancé par l’actrice-animatrice Karine Vanasse, mais bien par l’équipe Télévision d’Entourage. « Karine est mon amie, explique la v.-p. Nathalie Brigitte Bustos. Elle nous a raconté qu’elle allait rénover cette maison, et c’est nous, chez Entourage, qui avons proposé de la suivre. Karine est passionnée d’art et de design. Elle est porte-parole de la foire Plural d’art contemporain depuis des années. Le projet a donc été monté avec cette idée de faire connaître des artistes et des artisans du Québec. »
La maison ancestrale estrienne a été achetée sur un coup de tête. Le suivi du projet de sa rénovation a d’abord été diffusé sur Canal Vie, avant de se retrouver sur la plateforme Crave, de Bell. La série compte deux saisons de dix épisodes chacune.
Entourage n’a pas d’autre émission de rénovation en plan. Elle est la seule maison de production qui a accepté d’accorder une entrevue de vive voix au Devoir (merci !). Les vedettes contactées (Caroline Néron, Maripier Morin, même Karine Vanasse) ont décliné l’offre. Il faut dire que les demandes d’entrevues mentionnaient notre intention de parler du financement de ce genre d’émissions.
Certaines reçoivent des crédits d’impôt de la Société de développement des entreprises culturelles. « La SODEC ne peut divulguer les noms des bénéficiaires, puisque l’obtention d’un crédit d’impôt est une information confidentielle », explique Johanne Morissette, directrice des communications de l’organisme.
Les émissions de téléréalité (en sont-elles ?) ne peuvent pas être soutenues par l’aide financière de la Société, mais les magazines, oui (elles en sont, visiblement). Pour y arriver, les candidats à la perfusion étatique doivent comporter au moins sept épisodes de 20 minutes minimum chacun sans être de la fiction tout en portant plusieurs sujets de connaissance.
Entourage a reçu des crédits d’impôt pour le tournage de Karine et la maison jaune. Les sommes précises reçues demeurent secrètes, comme dans tous les secteurs soutenus par l’État de cette manière. Par contre, les crédits servent uniquement à soutenir les coûts de la main-d’œuvre, comme dans le secteur du jeu vidéo et des médias (Le Devoir reçoit des crédits d’impôt de ce genre de Québec et d’Ottawa).
La vice-présidente présente un cas hypothétique où une maison de production dépenserait 100 000 $ pour embaucher les caméramans, une réalisatrice, des scénaristes. Les crédits provinciaux et fédéraux pourraient alors réduire les coûts pour l’entreprise de l’ordre de 17 000 $ à 25 000 $.
« Les crédits d’impôt aident en partie à payer l’équipe de tournage, précise Nathalie Brigitte Bustos. On ne paye pas les rénovations avec des fonds publics. Karine a payé elle-même pour les rénovations de sa maison. [….] Ce serait odieux que tout le monde paye pour les rénovations de maisons d’artistes. »
Argent public, profit privé
KOTV confirme la règle dans une courte réponse écrite au Devoir. La maison produit notamment Une étape à la fois et Passion poussière, diffusées sur Véro.tv et ICI Tou.tv. Les deux émissions totalisent sept saisons.
« Sur le plan financier, l’ensemble des coûts aux budgets de production et incidemment les mesures de soutien financier de l’industrie (s’il y a lieu) sont directement attribuables à la création, à la logistique et au tournage de l’émission de télévision et n’incluent pas les coûts liés aux travaux de rénovation, la main-d’œuvre de construction, les matériaux, ni l’achat d’équipements pour la propriété, écrit François Dufour, directeur de la communication et du numérique de KOTV. Les coûts liés à la transformation du bâtiment sont entièrement assumés par les propriétaires ou les partenaires commerciaux impliqués. »
Cela bien noté, le montage financier d’une émission déborde le strict cadre du crédit d’impôt et des factures de rénovation. Les informations disponibles ou affichées aux écrans ne nous permettent pas, par exemple, de connaître la valeur des biens et services fournis gratuitement ou au rabais par les entreprises en échange de la visibilité offerte par les productions. Les plus cyniques (ou réalistes) pourront bien répliquer que les émissions de fiction sont maintenant inondées de placements de produits.
Cette chaîne d’interrogations débouche finalement sur la question connexe de la mise en valeur d’un bien privé par de l’argent public. Les aides étatiques comme la diffusion ne servent-elles pas finalement à soutenir indirectement une opération de marketing commercial ? Même si les crédits d’impôt ne payent pas les travaux comme tels, le tournage en lui-même et la diffusion, y compris par des médias publics, profitent à la notoriété de la propriété d’une seule personne. La maison jaune estrienne rénovée par et pour Karine Vanasse, vedette du Québec et du Canada, a fait récemment la une du magazine House and Home.
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