Marie Grégoire revisite «Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur»
Dans le cadre de la série mensuelle Un livre pour changer le monde, Le Devoir invite de grands lecteurs à renouer avec un titre marquant. Pour démarrer cette série, Marie Grégoire, présidente-directrice générale de Bibliothèque et Archives nationales du Québec, retourne les pages de Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur (To Kill a Mockingbird, 1960), de Harper Lee.
Depuis sa parution, en 1960, il se vend, chaque année, près de 1 million d’exemplaires du célèbre roman de celle que l’on pourrait surnommer la conscience silencieuse de l’Amérique. Car Harper Lee (1926-2016) fut d’une discrétion exemplaire après ce triomphe traduit dans plus de 40 langues, laissant parler ses personnages, très calqués sur ceux de sa propre enfance et de son propre milieu, celui de l’Alabama des années 1930. La petite ville (fictive) de Maycomb devient un microcosme des États-Unis, naviguant entre racisme et solidarité, entre soif de justice et de vengeance. L’espiègle Jean Louise, surnommée Scout, et son père, Atticus, avocat, politicien et veuf, sont devenus des figures idéalisées, surtout aux yeux des jeunes lecteurs américains. Marie Grégoire partage leur admiration, elle qui a lu Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur à l’âge adulte. Celle qui fut députée à l’Assemblée nationale, analyste politique à Radio-Canada et qui est maintenant à la tête d’une des plus grandes institutions culturelles du Québec a été séduite par la description de ce petit monde traversé par de grandes valeurs universelles.
Quel était votre rapport à la lecture et comment a-t-il évolué au fil de vos années d’études, et de votre carrière ?
Pendant l’enfance, je lisais beaucoup, grâce à ma mère qui m’achetait plein de livres, mais des choses de mon âge : la série des Martine, Pic-pique le hérisson, etc. À l’adolescence, ce fut aussi bien la bande dessinée Archie que Moi, Christiane F., 13 ans, droguée, prostituée [de Kai Hermann et Horst Rieck, 1978], etc. Cependant, au cégep, j’ai senti la nécessité de me tourner vers les classiques comme Gabrielle Roy, Zola, Flaubert, Balzac et Michel Tremblay. Par la suite, passionnée de politique, j’ai lu beaucoup d’essais et de biographies, dont celles consacrées à Nelson Mandela, à René Lévesque et à Pierre Bourgault. Aujourd’hui, je lis encore beaucoup, mais depuis longtemps, je suis happée par l’actualité, je consulte plusieurs médias tous les matins, et mon travail exige pas mal de lectures de toutes sortes.
Dans quelles circonstances avez-vous découvert ce roman de Harper Lee ?
En 2011, je partais en vacances en Grèce avec ma famille, et un ami m’a offert ce livre… après avoir vu mon itinéraire ! Car lorsque je voyage, je veux tout voir, tout faire, et lui n’en revenait pas, et me répétait que la Grèce, c’est pour observer, lire et se reposer. Alors, il a écrit dans le livre : « N’oubliez pas qu’en Grèce, il faut regarder la vie avec son cœur. » Pendant ce séjour, Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, je ne l’ai pas lu, je l’ai dévoré.
Vous souvenez-vous des émotions qui ont jailli durant la lecture, et qu’en conservez-vous 15 ans plus tard ?
Beaucoup de choses me bouleversent encore dans ce livre, à commencer par la question de la ségrégation raciale, et ce, même avant ma découverte de Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur. J’ai toujours été fascinée par la lutte pour les droits civiques aux États-Unis, de même que par la figure de l’ancien président John F. Kennedy, à qui je voue une grande admiration. Pourtant, la ségrégation raciale, ce n’est pas quelque chose que j’ai vu et vécu dans ma vie personnelle.
Harper Lee fait dire à Atticus : « […] tu ne comprendras jamais aucune personne tant que tu n’envisageras pas la situation de son point de vue […], tant que tu ne te glisseras pas dans sa peau et que tu n’essaieras pas de te mettre à sa place. » Sa fille, Scout, réussit, mais ce n’est pas à la portée de tous.
Cela illustre de grandes dimensions du livre, l’empathie, mais aussi le courage. C’est bien sûr le cas d’Atticus, comme lorsqu’il tient tête aux hommes qui veulent s’en prendre à Tom Robinson, son client, mais il affiche aussi une grande modernité en élevant seul ses enfants. Il n’est pas très démonstratif, mais il peut témoigner de l’affection, comme on le voit quand il caresse les cheveux de sa fille. Scout et son frère Jem affichent aussi beaucoup de témérité, même si ce n’est pas toujours très réfléchi !
Vous avez lu le roman à une époque où votre carrière était déjà bien entamée, alors que beaucoup de jeunes Américains ont rêvé de devenir avocats après avoir lu le livre, ou après avoir vu le célèbre film de Robert Mulligan avec Gregory Peck, réalisé en 1962.
Être avocate, j’y ai songé ! Mais la figure d’Atticus va bien au-delà de la représentation du pouvoir judiciaire. En fait, le personnage symbolise la justice sociale tout en étant un héros du quotidien. Il tient tête à une foule hostile devant la prison de Maycomb, il ne sort pas les gros bras, il n’élève pas la voix, mais sait parfaitement se faire respecter. C’est ce que l’on appelle une force tranquille. En même temps, on découvre qu’il ne s’est pas porté volontaire pour défendre une cause que plusieurs jugeaient perdue d’avance [Robinson, un Afro-Américain, est accusé d’avoir violé une jeune femme blanche]. L’aurait-il fait s’il n’avait pas été désigné d’office ? Atticus considère que chaque personne a droit à un procès juste et équitable. Il a pris cela comme une opportunité, et même plus : il a embrassé cette cause.
Aux États-Unis, les bibliothèques sont prises d’assaut par ceux qui veulent bannir des livres. Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur fut d’ailleurs banni dans plusieurs bibliothèques scolaires au fil des décennies. Est-ce que ce phénomène vous inquiète ?
Ce qui se passe aux États-Unis est préoccupant, mais le Québec, ce n’est pas les États-Unis. Cependant, nous devons le dire : soyons vigilants. Bannir des livres, ce n’est jamais la solution, n’importe où, surtout dans des sociétés où l’on valorise le savoir. D’ailleurs, en ce qui concerne les livres à l’index dans certains milieux, comme 1984, de George Orwell, j’invite tout le monde à les lire parce qu’ils ont quelque chose à nous apprendre. Ce qu’il faut, ce n’est pas de bannir les livres, mais de donner aux gens les codes pour les comprendre afin d’échanger des idées, de pouvoir débattre. Enlever des savoirs, c’est enlever des idées, et il n’y a rien de pire dans une démocratie.
À qui recommanderiez-vous de lire Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur ?
À tout le monde, et plus que jamais ! Surtout dans l’état actuel de notre société. Ce livre nous fait comprendre tellement de choses, dont les dangers des inégalités. Harper Lee nous rappelle que chaque personne a sa place malgré leurs différences. Elle décrit bien les misères des Afro-Américains, mais il en va de même pour son portrait des Blancs : l’injustice n’a pas qu’un seul visage. Parmi tous ces personnages, on retrouve les tenants du statu quo, ceux et celles qui souhaitent que rien ne change, car la vie serait ainsi faite. Dans tous nos milieux, ça prend des Atticus pour faire évoluer la pensée des gens et leur rappeler d’être curieux, compréhensifs.
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