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Saturday, September 12, 2026

Dans l’univers de Michel Rabagliati

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Il pleut à boire debout. Une vraie pluie, épaisse, qui donne envie de rentrer les épaules et de disparaître dans sa capuche d’imperméable. Sur un Post-it orange collé à la porte d’entrée, on peut lire : « Pas de sollicitation, merci ! » Le message est signé : « The Grinch ». Je souris, mais je me sens un peu mal. Parce qu’au fond, c’est exactement ce que je m’apprête à faire : de la sollicitation. Pas de la sollicitation pour vendre des fenêtres, des forfaits Internet ou des calendriers de pompiers, mais quand même. Je viens lui demander de parler de création, de ses méthodes de travail, de ses livres, mais aussi de ses peurs, de ses envies, de ses doutes. Comme si j’avais le droit d’entrer dans cette zone fragile où les dessins commencent, où les histoires prennent forme avant même qu’on sache ce qu’elles veulent dire. Les auteurs de bandes dessinées passent déjà leur vie seuls à leur table, à fabriquer des mondes assez solides pour que d’autres aient envie d’y entrer. Ensuite, les lecteurs, les journalistes, les curieux arrivent et demandent : comment vous faites ? Pourquoi cette couleur-là ? Pourquoi cet arbre-là ? Pourquoi ce silence entre deux cases ? On demande à des gens solitaires de venir expliquer leur solitude. Je finis par sonner. Michel m’ouvre avec les bras grands ouverts, en lançant : « Le voilà ! » Toute ma gêne tombe d’un coup. Il me fait visiter son atelier, puis on s’installe dans sa cuisine. J’oublie presque de sortir mon ordinateur pour prendre des notes, trop happé par la conversation. On parle de maisons d’édition, du prix rendu complètement fou des matériaux de construction, de concertos de musique classique disponibles sur YouTube. Il me montre aussi les bandes dessinées d’un auteur que je ne connais pas, Bruno Heitz. Il en parle avec tellement d’enthousiasme que, pendant quelques minutes, j’ai l’impression d’avoir raté un pan essentiel de la littérature mondiale. Il me donne envie d’acheter tous ses livres, là, tout de suite. Quand je lui demande comment il se sent après les tournées de promotion, il prend une petite respiration. Puis il me dit : « Je suis toujours fatigué. Chaque fois que je finis ce marathon-là, je me dis que c’est fini, que j’abandonne la bande dessinée pour de bon. » Il sourit en disant ça, comme quelqu’un qui sait très bien qu’il ne faut pas trop se croire soi-même dans ces moments-là. Maintenant que la promotion est derrière lui, il n’a pas vraiment de plan. Après chaque livre, il pense que ce sera son dernier. Pour l’instant, il chante dans une chorale, fait du vélo, visite des amis, pense peut-être partir trois jours à Rivière-du-Loup. On rit de notre propre manque d’élan. Il y a des gens qui décident de partir au Portugal comme s’ils allaient acheter du lait. Pour nous, même organiser une petite escapade à Rivière-du-Loup semble déjà demander une logistique de sommet international. Je finis par me rendre compte que nous avons plusieurs points en commun : casaniers, soupe au lait, saupoudrés d’une légère tendance cyclothymique pour gâcher n’importe quel party. Je nous imagine tous les deux en road trip en Chine, attablés devant des paniers de raviolis vapeur dans un petit resto perdu, à pleurer en nous ennuyant de chez nous.

Son dernier album, Y a d’la joie, vient en partie d’une envie toute simple : dessiner la ville. « Après avoir passé plusieurs années à dessiner la nature pour Rose à l’île, j’avais envie de dessiner des immeubles, de l’asphalte, des rues. » Je lui parle aussi de cette étonnante partie dans son dernier album où il décortique une partition de Bach. Il m’explique qu’il souhaitait faire ça depuis longtemps. Il vient de s’abonner à des cours de piano en ligne et fréquente régulièrement les salles de concert. Pour lui, les compositeurs sont des raconteurs d’histoires. Ils manipulent l’auditeur comme un romancier manipule son lecteur. Il a numérisé chaque mesure de la partition pour comprendre ce qui s’y passe, pour identifier les moments où Bach cherche à émouvoir, à surprendre ou à orienter notre attention. Je lui avoue que j’aime énormément les passages où il décrit les différentes espèces de pins. À mes yeux, ces pages, ce sont de petits poèmes. Il me pointe la cour arrière en me disant juste : « Y’é là ! » Dans les albums de Paul, on voit souvent des personnages pelleter, cuisiner, réparer une clôture ou faire la vaisselle. Dessiner ces gestes ordinaires est-il une manière de leur redonner une valeur ? Il hésite, puis répond qu’il est simplement un observateur. « Un monsieur », dit-il. Il n’y a pas de violence en lui. Paul est un personnage qui avance sur un tapis roulant. Il n’en sait pas davantage que son auteur. Michel ne parle que de ce qu’il connaît : les pins, la typographie, les vieux motels, les cabines téléphoniques. Il reconnaît volontiers accomplir un travail d’archiviste involontaire. Il a même reçu un prix de l’Association des architectes en pratique privée pour sa manière de représenter le patrimoine bâti. Il aime dessiner les beaux édifices condamnés à disparaître, mais aussi ce qu’il appelle « du laid », des motels défraîchis, des bâtiments banals auxquels personne ne prête attention. Je lui demande s’il a déjà rêvé d’écrire un livre entièrement fictif, plus cruel, plus absurde ou politiquement dérangeant. Il répond que non. Il est attaché à Paul. Certains sont lassés de l’autobiographie, mais lui s’en moque. Il veut que ce qu’il raconte demeure plausible. Il veut suivre un homme ou une femme qui marche dans la rue avec des jeans. Dès qu’il y a de la magie ou trop de science-fiction, il décroche. Peut-être qu’un jour, lorsque ses bras seront trop fatigués pour dessiner, il écrira un roman. Mais pour l’instant, il continue d’avancer comme son personnage : les mains dans les poches, attentif aux arbres, aux partitions de Bach, aux enseignes de motels et aux petites choses ordinaires qui, à ses yeux, contiennent déjà suffisamment de mystère pour remplir une vie entière.

Michel regarde l’heure et me dit qu’il commence à avoir faim. Il m’invite à aller manger une bouchée dans un petit restaurant à deux coins de rue de chez lui. Dès qu’on entre, la serveuse reconnaît Michel. « Ah ! C’est notre vedette ! » Je souris. Michel semble habitué à ce genre de remarque. La serveuse ne lui demande même pas ce qu’il veut manger. « Un croque-monsieur, comme d’habitude ? » Michel acquiesce. Je commande la même chose. Il me dit qu’il n’est vraiment pas compliqué côté bouffe. « Quand ma mère était à l’hôpital et qu’elle n’avait pas faim, c’est moi qui finissais ses plateaux de cafétéria. » Habitué moi aussi aux hospitalisations, j’acquiesce avec enthousiasme. « Moi aussi, j’adore la bouffe d’hôpital. Surtout les Jell-O. » Ça le fait rire. La conversation revient ensuite vers ses livres. Je lui dis que j’ai l’impression qu’il y a une rupture entre Paul à la maison et ses deux derniers ouvrages, qui ressemblent davantage à des romans illustrés pour adultes. Michel ramène ça à quelque chose de très concret : « J’ai mal aux bras. » Il hausse les épaules comme si cette simple phrase pouvait tout expliquer. Les longs passages de texte qui remplacent certains dessins lui offrent un répit. Depuis 1979, il utilise essentiellement les mêmes outils : un pinceau Winsor & Newton numéro 3 découvert lorsqu’il étudiait en graphisme. Il m’explique sa méthode avec la précision d’un artisan. Les contours sont tracés au pinceau, le reste est fini à la plume. Il aime les pleins et les déliés que permet le pinceau, cette façon qu’a l’outil de réagir au moindre changement de pression. Il a commencé la bande dessinée relativement tard, à 38 ans, et pourtant, tout a fonctionné. Quand je lui demande comment il explique ça, il répond simplement : « Fouille-moi. » Je lui raconte que le premier de ses livres que j’ai lu est Paul a un travail d’été. « C’est mon préféré », me répond-il aussitôt. À cette époque-là, tout semblait bien aller. Il venait d’acheter une maison, sa carrière d’illustrateur roulait bien et il dessinait des bandes dessinées seulement le vendredi, une journée par semaine consacrée à Paul, comme une petite porte ouverte dans sa propre vie. Puis les albums se sont succédé tous les deux ans environ. Il y a eu Paul à Québec, puis sa séparation. Il a sincèrement cru que sa carrière de bédéiste s’arrêterait là, mais il a continué avec Paul au parc, puis Paul dans le Nord. Après ce livre, une question s’est imposée : qu’allait-il bien pouvoir raconter maintenant ? « Un gars célibataire qui boit tout seul ? » lance-t-il en riant. Pendant longtemps, Paul avait avancé au rythme des grands événements de sa vie : l’enfance, la famille, les deuils. Que reste-t-il lorsqu’on a l’impression d’avoir déjà raconté tout ce qui comptait ? C’est Paul à la maison qui lui a donné le plus de fil à retordre. Au départ, il voulait faire un livre sombre, avec juste des fonds noirs, un album traversé par la dépression, la solitude et l’échec. Puis quelque chose s’est déplacé en cours de route. Pas parce que la souffrance avait disparu, mais parce qu’on ne peut pas habiter le même état d’esprit pendant deux ans, surtout lorsqu’on fabrique un livre. Le travail lui-même agit comme une petite force de rappel vers le monde. Il oblige l’exécutant à se lever, à choisir une lumière, une scène, un détail. Même quand on veut raconter la noirceur au fond du baril, il faut bien laisser entrer un peu de clarté pour voir ce qu’on dessine.

Le croque-monsieur arrive. Puis un autre sujet, puis un autre encore. Nous parlons de résidences pour personnes âgées, de médicaments, des amis qui commencent à avoir des problèmes de mémoire, des articulations qui craquent au lever. Nous n’avons pas peur de nous projeter loin devant. Au contraire, ça nous amuse. Nous nous imaginons dans 30 ans, assis dans une salle commune d’un hospice, quelque part à Montréal ou à Rivière-du-Loup, à jouer aux cartes tous les après-midi. Michel serait probablement incapable de ne pas dessiner sur la nappe en papier. Moi, je me plaindrais du dessert, de la température de la soupe ou de l’absence de Jell-O au menu. Entre deux parties de vingt-et-un, nous commenterions les arbres visibles par la fenêtre, les nouvelles enseignes apparues sur le boulevard, les jeunes qui passent trop vite. Nous parlerions peut-être encore de Bach, de Bruno Heitz, des vieux motels et des pinceaux Winsor & Newton numéro 3. Nous aurions oublié une foule de choses importantes, mais pas nécessairement les bonnes. Peut-être que nous ne nous rappellerions plus le nom de certains proches, ni le code de notre chambre, ni la raison exacte pour laquelle nous nous sommes rencontrés un après-midi de pluie. Mais Michel dessinerait encore sur les serviettes de table, et moi, je continuerais à lui demander pourquoi il a choisi telle couleur, tel personnage, tel arbre. Il lèverait les yeux au ciel, ferait semblant d’être exaspéré, puis finirait par répondre quand même, pendant qu’un pin continuerait de pousser lentement quelque part dehors, avec tout le temps du monde.

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