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Thursday, October 22, 2026

Exubérance artificielle

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L’intelligence artificielle (IA) a fait naître la peur d’un robot qui asservit l’humanité grâce à un système poussé qui s’échappe de son environnement fermé, se perfectionne de lui-même et résiste à sa mise en arrêt.

Ce n’est toutefois pas dans ce costume d’Halloween que l’IA donne des frousses. C’est lorsqu’elle se déguise en fantôme de la bulle techno.

À la fin des années 1990, rappelons-le, des investisseurs ont gonflé la valeur des sociétés Internet jusqu’à ce qu’elles éclatent, emportant avec elles les trois quarts de la valorisation du Nasdaq, la Bourse ayant la plus forte densité de titres techno.

Ces jours-ci, certains signes laissent une impression désagréable de déjà-vu. Les entreprises associées à l’IA ont elles aussi flambé en Bourse. Les fournisseurs de semi-conducteurs, de services infonuagiques et d’infrastructures représentent ainsi plus de la moitié de la valeur totale de l’indice phare du Nasdaq (53 % au 29 mai, selon le service de recherche du groupe boursier).

Qui plus est, les taux d’intérêt pointent vers le haut, comme à l’époque du krach des technos. Cela crée une tension chez les sociétés IA qui se sont endettées pour croître. CoreWeave, un opérateur de centres de données, a perdu 25 % de sa valeur la semaine dernière après avoir été largué par des investisseurs qui redoutent qu’il soit incapable d’honorer ses dettes.

Assisterions-nous à la fin d’une autre période d’« exubérance irrationnelle », pour reprendre l’expression d’Alan Greenspan, ex-président de la Réserve fédérale des États-Unis ? Pour y voir net, il est pertinent de s’intéresser aux effets de l’IA sur l’écosystème informatique.

Expertes d’un savoir immatériel fait de langage codé et de stratégies marketing poussées, les Alphabet (Google), Microsoft et tutti quanti ont historiquement été considérées comme « légères en actifs », c’est-à-dire possédant peu d’actifs physiques relativement à leur taille. Avec l’arrivée de l’IA, cependant, il y a eu un changement de paradigme. Ces entreprises doivent accéder à des centres de données avec une puissance de calcul olympienne.

Or, ces mastodontes réfrigérés coûtent une fortune. La banque d’affaires Goldman Sachs estime que les investissements globaux dans ces infrastructures s’élèveront à 1019 milliards $US en 2026. C’est près de six fois la dette nette du Québec.

Ce qui est encore plus parlant, c’est le poids relatif de ces investissements. Au deuxième trimestre de 2026, les dépenses en immobilisations d’Amazon équivalaient à 27 % de ses revenus sur cette période, selon une compilation des consultants Made by Agents. Pour Microsoft, cette proportion s’élevait à 40 % ; pour Meta (Facebook), 50 % ; et pour CoreWeave, elle atteignait un sommet ahurissant de 249 % — soit cinq fois ses revenus trimestriels !

L’autre changement majeur, c’est la façon de financer ces investissements. Depuis deux ans, les fournisseurs de services infonuagiques à très grande échelle privilégient les emprunts. Auparavant, ces fournisseurs, mieux connus sous leur nom anglais d’hyperscalers, finançaient leurs investissements à même leurs recettes qui entraient à flots.

En 2025, les neuf premières sociétés du secteur (Alibaba, Alphabet, Amazon, Apple, IBM, Meta, Microsoft, Oracle et Tencent) ont emprunté trois fois plus de capitaux que leur moyenne annuelle depuis 2000, selon le Global Debt Report 2026 de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE).

Et encore, cet endettement est « probablement sous-estimé », juge l’OCDE, car il tient seulement compte des emprunts directs des hyperscalers. Or, ces entreprises ont maintenant recours à des sociétés de projet et à des structures juridiques indépendantes — des special purpose vehicles (SPV), dans le jargon. Par exemple, Meta a utilisé il y a un an un SPV pour monter un financement de 27 milliards $US avec la firme de crédit privé Blue Owl. Ce faisant, cet emprunt n’apparaît pas à son bilan.

Cette opacité contrarie les investisseurs. En définitive, cependant, la question qui compte le plus est de savoir si les rendements attendus sur ces investissements se matérialiseront.

La réponse peut dépendre de l’endroit où on se situe dans la chaîne alimentaire de l’IA, puisque toutes les sociétés ne sont pas exposées aux mêmes risques.

Au nombre des risques, les rendements attendus pourraient tarder à se concrétiser en cas de retards dans la construction des centres de données, vu leur impopularité grandissante en Amérique du Nord et en Europe.

La technologie pourrait évoluer, voire connaître une rupture. Par exemple, de jeunes entreprises comme Cerebras Systems ou Tenstorrent s’attaquent à la mainmise de Nvidia sur le marché critique des processeurs graphiques (GPU). Un investissement dans une technologie qui deviendrait désuète pourrait entraîner des radiations.

Ces risques, couplés à la hausse des taux d’intérêt, pourraient refroidir les hyperscalers au sommet de la chaîne. Et si leurs investissements ralentissent, cela pourrait doucher les perspectives des développeurs de semi-conducteurs, des spécialistes en stockage de données et des centres d’apprentissage en IA qui opèrent comme si demain n’existait pas.

Dans ce scénario, le secteur de l’infrastructure IA et les firmes de crédit privé qui le financent font face à des risques matériels de dérapage, estime l’agence de notation de crédit Fitch en évoquant des décotes à la suite de tests de tension récents.

Pareilles décotes créeraient vraisemblablement des ondes de choc en Bourse. Peut-on parler pour autant de l’exubérance irrationnelle des investisseurs en IA ? Les hyperscalers étant à des années-lumière des sociétés point-com de la fin des années 1990, qui avaient plus d’idées de grandeur que de revenus, il serait plus à-propos d’évoquer une apparence d’exubérance. Autrement dit, une exubérance artificielle.

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