«Protéger les forêts au Congo, c’est protéger la vie des gens»

L’éco-garde Emmanuel Bahati Lukoo est conservateur au Parc national de Kahuzi-Biega après avoir été longtemps posté au parc voisin des Virunga. Ces deux ensembles forestiers de l’est de la République démocratique du Congo sont des aires protégées mais en proie aux groupes armés, au braconnage, à la déforestation. Il raconte les dures réalités de son métier. Dévoué à « une cause plus grande que soi », il demande plus de reconnaissance pour les éco-gardes, tandis que la 17e COP Biodiversité se poursuit en Arménie. C’est le grand entretien du mois.
RFI : Vous apprenez, lors de votre formation d’éco-garde il y a 15 ans à Rwindi, dans le parc des Virunga, « les raisons pour lesquelles il est crucial de travailler pour la conservation de la nature ». Pourquoi, selon vous ?
Emmanuel Bahati Lukoo : Parce que ces forêts sont un patrimoine congolais mais aussi mondial. On ne les protège pas seulement pour nous, mais pour les prochaines générations. Pour qu’elles puissent avoir la chance de venir voir et vivre ce que nous vivons. C’est aussi une richesse pour le pays : des touristes viennent visiter le parc et payent pour voir cette biodiversité. De l’argent rentre et tout le monde s’y retrouve.
Il y a aussi le climat qui se réchauffe. Il y a quelques années, on ne pouvait pas simplement porter une chemise, il fallait un tricot. Ce n’est plus le cas. On observe aussi l’assèchement des rivières, la diminution de la production agricole, les éboulements.
Si on peut respirer de l’air frais, c’est parce qu’il y a toute cette forêt et cette biodiversité que nous protégeons. Nous protégeons un équilibre écologique. Sans l’arbre, pas de pluie, pas de rivière. Protéger les forêts au Congo, c’est protéger la vie des gens. C’est une ferme responsabilité.
Combien y a-t-il d’éco-gardes dans un parc national ?
Les effectifs dépendent des aires protégées. Nous avons neuf parcs nationaux. Dans le Kahuzi-Biega, nous sommes environ 400, mais on s’apprête à recruter. Aux Virunga, ils sont plus de 700.
Vous revenez beaucoup sur les conditions d’entraînement extrêmes lors de votre formation, au point que certains stagiaires perdent la vie. On comprend que la formation d'un éco-garde est avant tout militaire. Est-ce cet aspect du métier que vous recherchez ?
À la base, je ne voulais pas être militaire. Depuis tout jeune, je suis passionné par la nature. Le scoutisme m’a appris comment vivre en forêt, avec les animaux. Et puis je suis né à côté d’une aire protégée. J’ai vu, tout jeune, les merveilles de la conservation. Après mes études humanitaires, je suis allé à l’université où j’ai obtenu le diplôme en gestion de l’environnement.
Lors de la formation d’éco-garde, on apprend beaucoup de choses : ce que signifie la conservation, quelle est l’aire protégée dans laquelle vous allez travailler, comment s’orienter dans la forêt sans boussole, comment vivre avec les animaux, qui ils sont, pourquoi il faut les protéger… Mais on apprend aussi le maniement des armes. L’est de la RDC est une zone en conflit depuis longtemps. Des mouvements rebelles se réfugient dans les aires protégées.
Cela a conduit les gestionnaires des parcs à donner une très bonne formation paramilitaire aux éco-gardes pour qu’ils puissent faire face aux groupes armés. Cette formation est éprouvante.
La conservation de la nature au Congo n’est pas la même qu’ailleurs. Nous la vivons comme une guerre. Quand vous partez en patrouille, vous ne pensez pas au retour… C’est compliqué, ce métier d’éco-garde à l’est. Mais on apprend à l’aimer.
Entre « suivre les gorilles » et « chasser les groupes armés » et les braconniers, quel est finalement le cœur de votre mission ?
C’est la protection de l’intégrité territoriale de l’aire protégée, de l’habitat et de tous ceux qui y vivent contre de nombreuses menaces. Par exemple, le braconnage et le trafic d’animaux sauvages. Pour prendre un bébé gorille et en faire le trafic, il faut d’abord tuer la maman. Notre mission n’est pas de faire la guerre aux groupes armés, mais de défendre quand ils attaquent.
Il y a aussi la déforestation et l’exploitation illégale du bois. Dans certaines zones, cela prend même une ampleur particulièrement inquiétante. Les arbres sont coupés pour produire du charbon de bois, appelé makala chez nous, pour l’énergie, mais aussi pour la fabrication de meubles. Autres menaces : l’occupation illégale des terres pour l’installation de fermes et l’extension des pâturages, l’exploitation minière illégale…
Comment ces groupes exercent-ils leur menace ?
Toutes les personnes qui entrent illégalement dans un parc n’ont pas les mêmes motivations. Certains groupes poursuivent des objectifs politiques ou militaires, tandis que d’autres cherchent à contrôler des territoires, des routes commerciales ou à exploiter les ressources naturelles pour financer leurs activités.
D’autres personnes, en revanche, vivent dans une pauvreté aigue en bordure du parc et dépendent de ces ressources.
Les groupes armés s’installent dans l’aire protégée et s’appuient, parfois de force, sur ces communautés. Ce sont souvent les jeunes qui sont utilisés pour l’exploitation des minerais, du charbon de bois. Les communautés transportent les produits aux marchés pirates et donnent l’argent à leurs bourreaux.
Pouvez-vous décrire le parc des Virunga ?
C’est le plus ancien d’Afrique. Ses trois secteurs ont leur valeur propre. Au Nord, les monts Rwenzori et leurs neiges éternelles. Dans les savanes d’Ishango, vous trouverez les lions, les éléphants, les buffles, et la rivière Semuliki, qui découle des sources du Nil, avec des crocodiles, les hippos. Ce sont des espèces aquatiques sous protection totale qui font partie de la beauté du parc. Les hippopotames sont des herbivores. Après avoir brouté, leurs déjections servent d’aliments aux poissons qui peuvent se reproduire et sont une ressource pour les communautés riveraines. Ils sont menacés par les braconniers pour être mangés. C’est aussi dans ce secteur qu’on a découvert l’os d’Ishango, l’origine de la calculatrice.
Dans le secteur centre, il y a la savane de la Rwindi où se trouve l’ancien hôtel du président Mobutu, qui était visité par la plupart des chefs d’Etat africains et du monde.
Dans la partie sud commence vraiment l’histoire de la conservation au Congo. C’est à Rumangabo qu’a été installé le premier bureau de l’Institut congolais pour la conservation de la nature [ICCN, l’organisation des éco-gardes, NDLR]. C’est là que vivent les gorilles de montagne, dans le secteur de Mikeno, à cheval entre le Rwanda, l’Ouganda et la RDC. Il y a aussi les deux volcans Nyamuragira et le Nyiragongo [les plus actifs d’Afrique], qui entrent en éruption presque tous les ans. Les touristes viennent voir les coulées de lave.
« La situation politique en RDC complique les efforts de conservation », écrivez-vous, en citant notamment la corruption. En quoi est-elle un problème pour la gestion d’un parc ?
Il y a beaucoup de conflits fonciers. Des communautés voient l’aire protégée comme un problème. Certains politiques appuient les communautés dans leurs démarches illégales pour se faire élire. D’autres utilisent les groupes armés pour attaquer les positions des éco-gardes pour qu’ils ne puissent pas faire leur travail.
Quelles seraient les solutions pour réduire les pressions sur le parc ?
Il faudrait que toutes les parties respectent l’intégrité de l’aire protégée parce que tout commence par la violation de ses limites.
Mais il faut regarder la réalité dans son ensemble. Tant que les populations n’ont pas accès à des sources d’énergie abordables et à des possibilités économiques suffisantes, la pression sur la forêt risque de persister.
Ensuite, il faut protéger les éco-gardes. Ils sont victimes d’arrestations arbitraires, d’attaques. Tout le monde parle de droits de l’homme, de protection de la biodiversité, mais je n’ai jamais entendu parler de droits pour les éco-gardes. Pourtant ils travaillent jour et nuit, passent 90 % de leur temps dans la forêt, loin de leur famille et de leurs amis.
Cent ans après sa création, son état de conservation est jugé « critique » par l’UICN, même si certains points sont plus positifs, comme la protection des célèbres gorilles. Est-ce aussi votre vision de l’état de cet écosystème ?
C’est difficile de dire quel est l’état de l’aire protégée car il n’y a pas de recherche scientifique actuellement. Une très grande partie, le sud et le centre, est occupée et n’est plus sous contrôle du parc. Ce sont des zones où les éco-gardes ne vont plus. Aujourd’hui, on est dans la survie, et protéger les animaux est devenu très compliqué. Après la guerre, il faudra faire les inventaires.
Vous évoquez les « fractures intérieures » : « les anniversaires manqués », les « amours brisés » par la distance, « les doutes sur le sens du sacrifice, le sentiment de solitude, voire d’inutilité »… Quelles sont les vôtres ?
L’éco-garde est quelqu’un de motivé et enthousiaste, mais qui manque de considération, et c’est ce qui me chagrine le plus. On ne reconnaît pas son sacrifice, même sur le plan international. Il n’a pas la valeur qu’il mérite. C’est injuste car on dit que sans les forêts, le monde n’existerait pas. Vous mesurez le résultat du travail de ces personnes mais vous ne les considérez pas en retour.
Il faut aussi revoir leur rémunération, qui n’est pas suffisante pour vivre en ville où tout est cher. Ils n’ont que ce salaire pour payer le loyer, les études, la nourriture… [M. Lukoo ne souhaite pas mentionner le salaire de base d’un éco-garde, et renvoie au salaire minimum en RDC - NDLR].
Des enfants d’éco-gardes deviennent des enfants de la rue, soit parce que le père n’a pas assez d’argent pour payer les études, soit parce qu’il est mort en protégeant un patrimoine mondial.
D’où votre école de foot ?
Oui. L’initiative de la Virunga Football Academy est venue du fait qu’il y avait une grande méfiance entre les jeunes riverains du parc et les éco-gardes. Quand on en arrête certains, qu’on les amène à la prison, leurs amis nous voient comme des méchants. On a voulu trouver un moyen de se rapprocher d’eux. Le moyen le plus facile, c’est le football.
On a commencé en 2021 avec une cinquantaine de jeunes, à Rumangabo. Puis on a eu beaucoup d’autres demandes et nous sommes aujourd’hui présents à Goma, Kiwanja, Kirumba et Kasindi... L’école compte environ 400 jeunes. Il y a toujours plus de demandes, mais nous manquons de moyens pour en accueillir plus. Le projet était financé par l’UICN [l’Union internationale pour la conservation de la nature], mais les financements ont été coupés à cause de la guerre. Je n’en connais pas les raisons précises. On continue grâce aux cotisations de certains membres, et on cherche des partenaires, des donateurs.
En quoi consiste cette académie ?
Chaque semaine après l’école, des jeunes de 8 à 17 ans, garçons et filles viennent s’entraîner, comme toutes les écoles de football. Quand on joue ensemble, cela créé du lien. Ils ne pensent plus à aller mener des activités illégales dans le parc. Cela créé aussi de la cohésion pacifique entre eux alors qu’il y a beaucoup de conflits communautaires dans la zone.
Pendant les vacances, il y a des tournois. Ils quittent alors leur village pour aller jouer à Goma par exemple.
A côté, on organise aussi des activités pédagogiques pour les sensibiliser à l’importance de l’aire protégée, à l’éduction et au vivre-ensemble.
Comment mesurez-vous les résultats de cette action ?
Par les retours sur le terrain. A Rumangabo, la tendance des jeunes à aller poursuivre des activités illégales a vraiment baissé. Les jeunes sont occupés à jouer au foot. C’est loin d’être tous les jeunes, et ce sont aussi ceux qui ont envie de faire quelque chose. Mais on a récupéré les plus vulnérables.
« La priorité est de rester en vie », écrivez-vous. Le 9 avril 2018, vous réchappez à une embuscade des maï-maï, mais aucun de vos cinq compagnons qui vous accompagnaient n’a survécu. Vous en avez été durablement traumatisé. Qu’est-ce qui vous pousse à vous accrocher à votre mission ?
D’abord pour honorer les amis morts en protégeant le parc. Il y en a eu d’autres depuis. On a perdu 13 en 2020 à Rumangabo dans une embuscade… Ce serait une grande lâcheté de partir.
Ensuite, je vois la conservation comme un moyen de développement des communautés sans qu’elles aient à participer à la destruction du parc.
En tant qu’éco-garde, ce qui me pousse à continuer, c’est l’espoir, même au milieu des dangers et des conflits armés. Loin de me décourager, cette situation renforce ma détermination. Malgré la peur, je continue à défendre la richesse naturelle de notre terre avec courage et conviction. Je reste convaincu que notre mission est essentielle pour l’avenir de notre région et pour celui des générations futures.
* La conservation au prix de ma jeunesse, la survie d’un éco-garde, août 2025, Ukweli Editions, Goma.
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