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Thursday, October 15, 2026

«Respirer sous l’eau»: du théâtre dans le creux de l’oreille

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Pour sa deuxième production de l’automne, après Marioupol, la compagnie Hôtel-Motel propose une expérience immersive singulière, intime, à la croisée du théâtre et de l’installation sonore. Présentée à La Chapelle Scènes contemporaines, Respirer sous l’eau s’inspire d’un drame qui a touché sa créatrice et de deux autres histoires puisées dans le réel, autour de la fragilité de la vie et de la nécessité de l’espoir.

En deuil d’un proche, mort abruptement, Klervi Thienpont traversait à cette époque « une espèce de crise existentielle, de recherche de sens, d’espoir face à la vie », qui l’avait éloignée de la scène. Avec d’autres co-interprètes de L’affiche, la pièce de Philippe Ducros créée par Hôtel-Motel en 2009, la comédienne a par la suite parrainé au Québec une famille de réfugiés syriens, dont le benjamin souffrait d’un cancer incurable. « Pour moi, il y a eu comme un transfert : je viens de perdre quelqu’un, mais cet enfant-là, on va le sauver. » Ils se sont démenés afin que la famille arrive le plus tôt possible, pour que le petit George soit pris en charge. « Il y avait une quête d’espoir aussi, à travers cette vie qui se mobilise pour en sauver une. »

Troisième élément : la créatrice a entendu une entrevue avec la neuroscientifique Sonia Lupien, qui faisait état de nouvelles informations sur le syndrome de résignation. L’étrange trouble dont étaient atteints certains enfants de familles réfugiées en Suède, qui tombaient dans une sorte d’état catatonique, « dormant » parfois durant des années, après le refus de leur demande d’asile. « Ce qu’on a appris à ce moment-là, c’est que la seule façon de “réveiller” ces enfants-là, c’était la restauration de l’espoir. À partir du moment où on leur dit qu’ils vont rester, qu’ils ne sont pas expulsés, tranquillement, ils reviennent à eux. »

Tissant plusieurs fils de sens, cette révélation a été une bougie d’allumage pour Thienpont, l’impulsion de créer ce spectacle, « comme s’il y avait une guérison qui se passait en moi aussi. Tout d’un coup, le goût du théâtre, de la création m’est revenu ».

Et l’envie d’explorer ces sujets délicats, sensibles, dans une forme qui ne serait pas frontale.

Le processus créatif s’est étalé sur plusieurs années. Une courte version initiale, en collaboration avec le scénographe et artiste visuel Jonathan Girard — qui accompagne la comédienne sur scène — a fait émerger l’importance du travail sur le son, comme une voix intérieure. « Cela me permettait d’aller beaucoup plus loin, ou plus profond en moi », explique l’autrice. Mais aussi de pouvoir amener les spectateurs à faire ce même voyage, cette plongée à l’intérieur d’eux-mêmes.

Comme dans sa précédente création, le solo (Dé)tourner sa langue, Klervi Thienpont a favorisé la construction de l’œuvre à partir de l’assemblage de différents matériaux, avec « un souci que le fond et la forme se répondent. Pour moi, il y avait aussi cette idée que, lorsqu’on vit un grand choc, la vie continue autour. Lors du deuil à la base de cette pièce, ma fille avait un an. Je continuais à fonctionner, à donner le meilleur de moi-même. Il y avait une dichotomie entre le corps qui continue les gestes du quotidien alors qu’à l’intérieur, tout autre chose se passe. D’où cette idée d’intériorité. Alors cette forme-là, le décalage entre le son, ce qu’on entend, et nos gestes à Jonathan et moi sur scène, cette superposition du corps et de la voix qui ne sont pas dans une même temporalité, ça parle aussi des états qui sont traversés par les “endormis” ou par les personnes endeuillées ».

Pour mettre au monde Respirer sous l’eau, Klervi Thienpont a donc procédé par écriture sonore. « Quand je travaille sur une œuvre, c’est comme si j’ai des antennes ouvertes 24 heures sur 24, explique-t-elle. Je prends des notes sur chaque chose que je capte du monde qui me [renvoie] à ce sur quoi je suis en train de réfléchir. Et ça devient une matière possible. Dans ce cas-ci, je n’avais pas envie que tout passe par un récit porté par moi. » Des textes de sa main s’entrelaceront avec des extraits de médias et plusieurs citations issues d’autres auteurs, « qui viennent nourrir le propos. Mais pour moi, ce sont aussi des éléments qui m’aident à réfléchir le monde et, ultimement, à mieux vivre. S’il y a de la poésie dans le spectacle, c’est parce que ça fait partie de ce qui nous aide à traverser la vie, et tout ce qu’elle comporte ». Elle a pu mesurer l’importance de l’art, en particulier de la littérature, encore davantage lors de la période douloureuse qu’elle a vécue.

Pour cette œuvre qui reproduit une sorte d’état de suspension entre deux mondes, la créatrice a notamment été inspirée par la lecture de Vinciane Despret, une philosophe belge qui explore « comment nous, les vivants, parfois, on entretient des liens avec nos morts. Ça peut être de toutes sortes de façons, dont l’art ».

Spectateurs couchés

Pour cette expérience qui opère « dans l’intimité du creux de l’oreille », les spectateurs sont coiffés de casques audio. Et l’espace scénique évoque un lieu de soin plongé dans la pénombre, une espèce de sanctuaire pour les « endormis », comportant des lits. « On avait envie de faire quelque chose d’immersif, raconte Klervi Thienpont. La voix devient une espèce de théâtre intérieur. Moi-même, quand j’ai monté la pièce, j’ai imaginé qu’un spectateur peut être couché les yeux fermés et la recevoir sans rien manquer. Mais chaque spectateur décide de vivre le spectacle comme il en a envie. »

Neuf d’entre eux seront recrutés pour s’étendre sur les lits, comme s’ils faisaient partie du décor — sans pour autant être appelés à participer. D’autres seront installés à leur chevet, sur d’autres chaises en pourtour, ou sur les gradins. « Et selon l’endroit où on est assis, si on se déplace, si on décide de fermer les yeux ou pas, on va vivre une expérience différente. » Parce qu’il y aura aussi des éléments à voir, telle la projection d’images abstraites.

Lors des représentations du spectacle à La Charpente des fauves, à Québec, au printemps dernier, le public a souvent rapporté que le dispositif audio créait l’impression d’à la fois vivre cette expérience collectivement tout en étant dans sa propre bulle. « Et il y a comme des permissions qui apparaissent grâce à cette intimité-là. Des permissions de la vivre pour soi-même. Il y a des gens qui nous disaient, par exemple : “Je ne me serais pas laissé aller aux émotions qui me sont venues, si je ne m’étais pas senti autant dans une forme de bulle.” Et ce que j’ai trouvé beau, c’était de voir la résonance que pouvaient avoir même certains détails du spectacle chez des gens que je ne connais pas. Il y a des inconnus qui vivent un deuil qui me parlent après et me remercient parce que ça leur a fait du bien. »

Klervi Thienpont souligne la grande douceur de la création, conçue avec « délicatesse, avec poésie » malgré la gravité de ses thématiques, si bien qu’elle ne devrait pas rebuter même les spectateurs aux prises avec une perte douloureuse.

On note également que deux des récits intégrés dans Respirer sous l’eau touchent l’accueil de réfugiés. Un sujet polémique que la créatrice juge valable d’aborder « sous un angle autre, nouveau, de le faire avec empathie, et au plus près de ce que c’est comme expérience humaine. Ce n’est pas juste des statistiques et des chiffres », rappelle-t-elle.

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