Les éoliennes sèment la division dans Champlain
Les journalistes du Devoir ont parcouru le champ de bataille électoral un calepin de notes à la main. L’objectif : visiter une circonscription, décrire un enjeu et rapporter les propositions des partis pour le régler. Aujourd’hui, le défi du développement éolien dans la circonscription électorale de Champlain.
Elles ont poussé à Saint-Adelphe comme des pancartes électorales.
« TES Canada, non merci ! » peut-on y lire. « Pour la vitalité économique de ma municipalité », « oui à TES Canada ! », disent-elles d’autres fois.
Ici, tout le long de la rue Baillargeon ou de la rue de la Station, chacun affiche littéralement ses couleurs. Le Projet Mauricie de TES Canada, qui vise à construire une centaine d’éoliennes dans le cœur agricole mauricien afin d’alimenter une usine de production d’hydrogène vert, ne laisse personne indifférent parmi les quelque 1000 âmes de ce petit village érigé sur les rives de la rivière Batiscan.
Dans les environs de Saint-Adelphe, une quarantaine de géants d’acier pourraient naître ces prochaines années. Dans son avis de projet, déposé en 2024, TES Canada avait projeté d’en construire une centaine dans les municipalités régionales de comté (MRC) de Mékinac et des Chenaux.
« Ma résidence située sur le rang Price est à 4 [kilomètres] de distance de 30 éoliennes », a écrit une internaute au printemps sur le site Web de TES Canada, qui récolte des commentaires de la population à l’égard de son projet. « C’est dégoûtant ce que vous faites. Mettez fin à votre projet, ça ne fonctionne pas. »
« Des amitiés rompues »
Selon un sondage Léger commandé par la compagnie et rendu public en juin, 61 % des résidents vivant dans la « zone du projet » — soit le secteur où s’installeront les éoliennes et l’usine — sont « très favorables » ou « plutôt favorables » à l’arrivée de TES Canada chez eux. Ce pourcentage passe toutefois à 57 % dans la MRC de Mékinac et à 50 % dans la MRC des Chenaux, lesquelles se trouvent en grande partie englobées par la circonscription électorale de Champlain.
D’ailleurs, un sondage du même institut, mais mené uniquement dans la MRC de Mékinac, en 2025, indiquait que 68 % des résidents s’opposaient au Projet Mauricie.
« Il y a eu des amitiés rompues, il y a des familles qui ne se parlent plus. C’est triste », a laissé tomber le préfet de la MRC des Chenaux, Guy Veillette (à ne pas confondre avec le candidat caquiste du même nom, qui se présente dans la circonscription de Laviolette–Saint-Maurice), lorsque Le Devoir lui a rendu visite cet été.
« Il y a des couples que ça vient miner. Des enfants à l’école… Tu sais : “Toi, ton père, il est pour. Toi, ton père est contre” », a renchéri la préfète de la MRC de Mékinac, Caroline Clément, aux côtés de M. Veillette.
Enjeu prioritaire ?
Depuis que TES Canada a annoncé qu’elle comptait s’installer en Mauricie, tous deux ne passent pas une journée sans en entendre parler, disent-ils. « Ici, régionalement parlant, c’est le sujet de l’heure. Ça reste ça, même si ça fait deux ans qu’on dit qu’il y a d’autre chose », a affirmé Caroline Clément, qui est également mairesse de Grandes-Piles. « Clairement, ça va être l’enjeu de l’élection. »
Si cela se concrétise, les électeurs de Champlain vivront ce qu’ont vécu ceux de Saint-Adelphe aux dernières élections municipales, a soutenu la mairesse actuelle du village, Carole Neill, lors du passage du Devoir dans son patelin au mois de juillet.
En novembre, elle avait recruté une équipe de candidats s’opposant tous au projet.
« Pour moi, c’était une condition essentielle. En porte-à-porte, c’était la première chose que je disais aux gens. Je donnais le programme, puis je disais : “Je veux être claire avec vous, on est contre le projet de TES Canada.” »
« Neuf fois sur dix, les gens répondaient : “Oui, c’est ce qu’on veut” », estime-t-elle près d’un an plus tard. Le 2 novembre 2025, Carole Neill a obtenu 56 % des votes.
La mairesse de Saint-Adelphe dit ainsi en « arriver à la conclusion que les gens étaient contre le projet ». Depuis, elle a fait adopter deux règlements — sur la nuisance sonore et la protection des puits privés — qui lui ont valu de recevoir une mise en demeure de TES Canada, en avril.
Des points de vue divisés
Le Devoir s’est arrêté le long des rues de Saint-Adelphe pour demander aux résidents ce qu’ils pensaient du Projet Mauricie. Les trois citoyens cités n’ont pas souhaité divulguer leur nom de famille.
« Ici, on va en voir plein [des éoliennes]. On va être en chantier pendant trois ans », a déploré Mario, devant ses fenêtres tapissées d’affiches d’opposition au projet.
Pour Alain, « la tranquillité du village » est en jeu. « Ma femme est prête à partir, ça fait longtemps. Puis avec les éoliennes qui s’en viennent… Elle ne conçoit pas de voir ça partout dans le paysage », a-t-il souligné, le regard porté vers les terres agricoles non loin.
Line croit plutôt qu’« on en a besoin, à Saint-Adelphe ». « Nous autres, on est pour l’économie, a-t-elle soutenu. On n’est pas contre le progrès non plus. » À ses yeux, « ceux qui sont pour [dans le secteur] n’osent pas vraiment le dire ».
À moins d’un mois des élections, Carole Neill voit le Projet Mauricie comme l’enjeu central dans la circonscription électorale de Champlain. « Ça va être fondamental », a-t-elle dit.
Et, peu importe le résultat, la fissure pourrait prendre du temps avant de se refermer en Mauricie, selon Caroline Clément. « On en a pour des années à s’en remettre. D’un bord ou de l’autre. »
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