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Monday, October 12, 2026

Prix Bayeux 2026: les correspondants de guerre face à la recrudescence des conflits

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Avec 130 conflits armés actifs dans le monde, un niveau inédit depuis 1945, et 56 journalistes tués en un an, la 33e édition du Prix Bayeux des correspondants de guerre, qui s'est achevée dimanche 11 octobre, illustre une double dérive : les guerres se multiplient, et ceux qui les couvrent sont devenus des cibles.

« Il souffle aujourd’hui un vent mauvais sur la liberté de la presse. Partout, des journalistes prennent un vent de face : ils sont menacés, intimidés, poursuivis ou tués parce qu’ils enquêtent, vérifient, questionnent et demandent des comptes à ceux qui détiennent le pouvoir », a alerté Thibaut Bruttin, directeur général de Reporters sans frontières (RSF) lors du dévoilement de la stèle 2025 à la 33e édition du Prix Bayeux Calvados-Normandie. Un discours qui illustre la violence s'installant de par le monde.

Au mémorial des reporters, 56 nouveaux noms ont été gravés dans le marbre blanc de la nouvelle stèle, dont 27 journalistes palestiniens et libanais, ainsi que celui du Français Antoni Lallican, tué par une frappe de drone russe en Ukraine. Une lettre d'Anas al-Khaldi - frère d'un journaliste palestinien bloqué à Gaza, puis tué dans l'enclave - a été lue devant la stèle. Ilya Politkovsky, fils d'Anna Politkovskaïa assassinée il y a 20 ans jour pour jour, était présent. Le mémorial, créé en 2006, porte désormais plus de 3 000 noms.

La stèle avec les noms de reporters morts en 2025 dévoilée à Bayeux à l'occasion de la 33e édition du Prix des correspondants de guerre en octobre 2026.
La stèle avec les noms de reporters morts en 2025 dévoilée à Bayeux à l'occasion de la 33e édition du Prix des correspondants de guerre en octobre 2026. © Yann Le Ny / RFI

« Jamais dans l'histoire un photographe n'a documenté un génocide avec une telle exhaustivité »

Deux expositions illustrent cette année des conflits où les journalistes sont largement touchés. La première est un choc visuel : l'exposition « Gaza : chronique d'un génocide » d'Ali Jadallah, photographe palestinien resté à Gaza. « Cet homme a réalisé le reportage le plus complet sur un génocide jamais fait par un seul photographe. Jamais dans l'histoire un photographe n'a documenté un génocide avec une telle exhaustivité », assure à RFI Damir Sogalj, commissaire de l'exposition et fondateur de la Fondation WARM. Ce reporter de guerre bosnien, qui a connu les horreurs de la guerre des Balkans, a sélectionné 116 images parmi les 18 000 envoyées depuis l'enclave.

Ces photos présentées sans légende se suivent comme les pages d'un carnet : de 2023 à aujourd'hui, l'horreur au jour le jour, les funérailles, les blessés, la faim. Une sélection resserrée - 180 clichés étaient exposés à Sarajevo en juillet - pour ce que Damir Sogalj considère comme « un témoignage pour l'histoire et pour la justice ». Les photographies de la famine, utilisée comme une arme de guerre, sont celles qui l'ont le plus marqué : « Elles montrent ce que nous, les humains, sommes capables de faire aux autres. »

À Gaza, les journalistes étrangers n'ont toujours pas d'accès indépendant : sans les reporters palestiniens, rien sur la situation catastrophique de l'enclave n'aurait atteint le public.

Des photos de bombardements israéliens à l'exposition «Gaza: chronique d'un génocide», le 10 octobre 2026 à Bayeux, lors du Prix des correspondants de guerre.
Des photos de bombardements israéliens à l'exposition «Gaza: chronique d'un génocide», le 10 octobre 2026 à Bayeux, lors du Prix des correspondants de guerre. © Yann Le Ny / RFI

La seconde est à la médiathèque locale : « Liban, l'exil au quotidien », par les photographes de l'agence Reuters. Depuis les frappes israéliennes du 28 février 2026, le pays a de nouveau basculé, et l'exposition saisit ce que la guerre fait à la vie ordinaire : les colonnes de véhicules fuyant vers le Nord, les abris improvisés, les familles séparées puis retrouvées. Un travail au plus près des habitants, rendu possible par les seuls reporters présents sur place. Car au Liban comme à Gaza, ce sont les journalistes locaux qui paient le prix, alors qu'ils sont devenus les seuls yeux du monde quand les frontières se ferment.

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Empêcher les journalistes d'entrer pour faire oublier le massacre au Darfour

Pour cacher la violence des combats, les belligérants usent parfois d'une autre méthode plus silencieuse : plutôt que viser le reporter, l'empêcher de s'y rendre. Le Darfour en est un exemple : « C'est totalement verrouillé pour les médias internationaux aujourd'hui », raconte Alexis Huguet. Le photojournaliste, entré en mai 2026 dans l'État du Darfour-Ouest via le Tchad, a été missionné par Médecins sans frontières (MSF) pour documenter l'impact du conflit sur les structures médicales. « Les FSR [paramilitaires des Forces de soutien rapide - NDLR] laissent quand même passer les humanitaires. C'est parce que j'étais avec MSF que j'ai pu rentrer et faire mon boulot à l'intérieur. »

Cette exposition, appelée « Ce qu'il reste des vivants » et présentée à la Maison à pan de bois, documente un conflit qui a déplacé environ 12 millions de personnes et que beaucoup médias occidentaux couvrent peu depuis trois ans. Elle matérialise un autre paradoxe : une guerre d'une ampleur mondiale, mais invisible car inaccessible. « C'est une vraie guerre internationale, insiste Alexis Huguet, avec des moyens technologiques fournis notamment par les Émirats arabes unis. Ce n'est pas une guerre fratricide entre Soudanais. » Et la parole journalistique se fait rare : « Même MSF, quand ils documentent, peuvent subir des répercussions de la part des FSR sur leurs activités. »

Corentin Fohlen, qui a passé dix jours sur place en 2024, souligne l'autre versant du verrouillage : économique. « La presse n'a plus les moyens d'envoyer un photographe avec un journaliste sur des thématiques un peu abandonnées par le grand reportage. Certaines ONG, dont MSF, continuent de nous permettre d'y aller. »

Moscou : l'information sous surveillance

La projection dimanche après-midi de BBC Panorama : Our Man in Moscow complétait ce tableau. Le film suit une année de Steve Rosenberg, correspondant de la BBC à Moscou, dans une Russie désormais touchée jusque dans sa capitale par la guerre en Ukraine. Installé dans le pays depuis plus de 30 ans, le journaliste y est aujourd'hui moqué sur les chaînes d'État, où il est décrit comme un « ennemi de la Russie ». Menaces d'expulsion, visas refusés, bureau réduit à sa plus simple expression : Steve Rosenberg marche sur un fil pour continuer à informer.

Celui-ci nuance toutefois dans la discussion après le documentaire : « Il est certes difficile d'être correspondant à Moscou. Mais il est bien plus dur d'être journaliste russe actuellement. La lettre du journaliste Ivan Safronov dans Le Monde en est un rappel. » Vingt ans après l'assassinat d'Anna Politkovskaïa, commémoré à Bayeux, le film montre ce que devient un régime quand la presse libre n'y a plus sa place.

« Ce qui arrive aux gens de Gaza peut, un jour, vous arriver à vous »

Autre regard sur le métier en danger : Birds of War, de Janay Boulos et Abd Alkader Habak, projeté dimanche matin. Elle est journaliste libanaise chrétienne du service arabe de la BBC et lui est militant contre le clan Assad et caméraman syrien, qui filma la ville syrienne d'Alep assiégée et l'évacuation de ses habitants en 2016. Leur très beau documentaire raconte une histoire d'amour née à distance en couvrant la guerre – jusqu'à l'exil. Ce récit singulier et touchant raconte à sa manière la guerre civile en Syrie, les manifestations de 2019 au Liban, la guerre entre Israël et le Hezbollah et la chute de Bachar el-Assad. Le film permet aussi de montrer l'envers du décor et comment les médias occidentaux font pour documenter des conflits quand ils ne peuvent pas envoyer de reporters sur place.

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Face à cette offensive contre la presse, le Prix Bayeux tente de s'ériger en contre-pouvoir en gardant la mémoire des reporters disparus, via toutes les expositions gratuites accessibles jusqu'au 8 novembre pour la plupart et un travail d'éducation aux médias pour les scolaires. « Si nous ne parlons pas de cela, les gens au pouvoir vont continuer de repousser les limites, prévient Damir Sogalj. Ce qui arrive aujourd'hui aux gens de Gaza peut, un jour, vous arriver à vous. »

Le « vent mauvais » risque de souffler sans doute encore l'an prochain, mais dimanche soir, à la gare de Bayeux, les reporters repartaient couvrir les guerres du monde. Un vent mauvais qui, pour l'heure, n'emporte pas le courage de ces correspondants de guerre.

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