Qui assume l’austérité?

J’ai demandé aux cinq candidats qui ont participé à notre débat économique, jeudi soir, si l’un d’entre eux assumait que son programme en serait un d’austérité. Silence radio… seul Adrien Pouliot, du Parti conservateur du Québec (PCQ), s’est prononcé, après quelques secondes, en faveur de la « rigueur ».
Pourtant, les cadres financiers présentés par les partis, sauf celui de Québec solidaire (QS), annoncent des années difficiles pour revenir à l’équilibre budgétaire.
Allons fouiller dans les cadres financiers des partis.
La Coalition avenir Québec (CAQ) prévoit une croissance moyenne des dépenses de portefeuilles de 2,4 % par année pendant 5 ans, avec des hausses très faibles 3 années de suite, soit 2,5 % en 2027-2028, 1,4 % en 2028-2029 et seulement 0,8 % en 2029-2030. Ces niveaux sont sous l’inflation actuelle, qui est de 3,3 %.
Le Parti québécois (PQ) et le Parti libéral du Québec (PLQ) suivent la même route : hausse de 2,5 % ou 2,6 % en 2027-2028, puis de 1 % les 2 années suivantes.
Le PCQ dit vouloir changer le modèle québécois et annonce clairement une révision du rôle de l’État. Après une très faible croissance des dépenses de portefeuilles en 2027-2028, de 0,3 %, le PCQ prévoit une baisse des dépenses de 1,9 % en 2028-2029 et de 0,9 % en 2029-2030.
Enfin, QS affiche des années de croissance sous la barre de 2 %, mais son programme ne vise aucunement une réduction du rôle de l’État. À la première année de son cadre financier, soit en 2027-2028, la croissance des dépenses est de 7,3 %. Et sur 5 ans, en moyenne, la croissance est de 3,8 % par année.
Je n’ai jamais vu un tel alignement des planètes entre les partis, en excluant QS. La CAQ, le PQ, le PLQ et le PCQ prévoient, pour atteindre l’équilibre budgétaire, des années de très faible croissance des dépenses, alors que, dans les faits, et nous le savons depuis longtemps, la seule reconduction des budgets en santé et en éducation exige une hausse des dépenses beaucoup plus importante.
La réduction des niveaux de croissance des dépenses ne sera possible qu’à la condition d’appliquer des mesures de rigueur budgétaire. Cela passera par la réduction du nombre d’emplois dans la fonction publique, ce que proposent les quatre partis en question (autre alignement des planètes), et par une gestion serrée des budgets, à un moment où les besoins sont criants.
Le réseau de la santé est sous pression depuis des années, et ce n’est pas sur le point de changer, alors que le vieillissement de la population exige et va exiger des ressources supplémentaires. Et le réseau de l’éducation souffre d’un sous-investissement, notamment dans ses infrastructures, mais aussi dans ses classes, où l’on manque d’enseignants et de travailleurs spécialisés.
Les partis dans le déni?
Il est étonnant dans les circonstances que les partis continuent de prétendre qu’il n’y aura pas d’austérité ou de rigueur s’ils sont portés au pouvoir en octobre. Non, pas du tout, m’a répondu le candidat péquiste Alain Therrien lors du débat de Zone économie. On a un cadre financier extrêmement conservateur.
On a affublé au Parti libéral, sous Philippe Couillard, cette fameuse austérité, a ajouté le candidat libéral Michel Leblanc. Je rappellerai qu’à l’époque, on n’avait pas coupé dans les dépenses, on avait juste ramené le taux de croissance des dépenses à l’inflation, à 1 %.
En fait, la croissance en éducation était encore plus faible, à seulement 0,2 % en 2015-2016, un niveau si bas que l’ex-ministre libéral des Finances Carlos Leitao en avait exprimé des regrets dans une entrevue qu’il nous avait accordée en 2023.
Si on est aujourd’hui en train d’avoir ces choix très difficiles dans nos cadres financiers, a dit Michel Leblanc, c’est parce qu’il y a eu un renversement sous la CAQ, alors qu’on est passé d’un surplus qui avait été légué par le gouvernement de Philippe Couillard à la situation d’aujourd’hui.
Michel, il y a eu une pandémie, a répondu du tac au tac Eric Girard, de la CAQ. Les dépenses en santé ont augmenté de 20 %. Il y avait des gens qui décédaient par milliers. Qu’est-ce que vous vouliez qu’on fasse? Qu’on garde votre surplus de 5 milliards?
Sans atténuer l’impact de la pandémie, de la poussée de l’inflation de 2022 et de la crise commerciale, il faut quand même dire que le surplus avant le Fonds des générations avait déjà été coupé de moitié dans les prévisions du gouvernement de la CAQ dans son budget de 2019-2020.
Il faut dire aussi que le ministre Girard a également annoncé des baisses d’impôt qui sont venues réduire la capacité fiscale du gouvernement. En 2023, l’évaluation du manque à gagner pour l’État, avec la baisse d’impôt annoncée, était de 1,7 milliard de dollars par année.
Une autre question se pose : quelles seront les répercussions sur les services à la population? Là aussi, tout le monde se défend bien de mettre en œuvre des mesures qui nuiront aux services publics. Peut-on vraiment prétendre que de supprimer des milliers d’emplois dans la fonction publique et de réduire la croissance des dépenses sous l’inflation n’aura vraiment aucune répercussion sur les services?
Des cadres financiers faibles?
Non seulement les partis s’apprêtent à mettre en œuvre des mesures de compressions qui seront considérées par plusieurs comme étant de l’austérité, mais les différents plans de match présentés sont incomplets. Il faudra, si on en croit les cadres financiers, trouver d’autres mesures d’économies pour vraiment atteindre l’objectif d’équilibre budgétaire.
L’économiste François Delorme, de l’Université de Sherbrooke, qui a longtemps travaillé à Finances Canada, sous les ministres Paul Martin et Jim Flaherty notamment, a analysé les cadres financiers des partis. Son constat est sans ambiguïté : la plupart des cadres financiers ne peuvent pas obtenir la note de passage.
Il précise, dans une publication sur LinkedIn, que son appréciation qualitative personnelle de la robustesse de chaque cadre [...] ne porte pas sur les orientations politiques des partis, mais sur la transparence du financement, la présence d’écarts non résolus et le degré d’incertitude entourant les principales hypothèses
.
Il ajoute : une mesure "identifiée" est une mesure nommée et chiffrée. Cela ne signifie pas nécessairement qu’elle pourra être réalisée intégralement.
Ainsi, pour la CAQ, il affirme que la robustesse du cadre est faible en raison du fait qu’il y a toujours des sommes à trouver pour atteindre l’équilibre budgétaire, ce qu’on appelle des écarts à résorber. Le cadre tient compte de sommes de transferts fédéraux de 4,4 milliards de dollars qui ne sont pas garanties. Et la CAQ réduit aussi fortement
le coussin, c’est-à-dire la réserve pour éventualités.
Même constat pour le PQ, écrit François Delorme, qui remarque que le retour au déficit zéro en 2028-2029, soit un an plus tôt que prévu actuellement, est non entièrement financé
et que les mesures d’économies identifiées sont fragiles. Le Parti québécois prévoit réduire la portée du Fonds de développement économique, qui permettrait des économies de 8,9 milliards de dollars, et trouver 6,6 milliards en réduisant la bureaucratie.
Pour le PCQ, François Delorme affirme que les effets anticipés par le parti sur l’économie, pour générer de nouveaux revenus, sont incertains. Et, pour QS, l’économiste écrit que les nouveaux revenus envisagés sont très ambitieux
.
Seul le PLQ obtient une note moyenne
en ce qui a trait à la robustesse de son plan, alors que le parti n’a pas d’écarts à résorber dans son cadre financier. Le cadre est détaillé
, dit François Delorme, mais les économies à trouver seront néanmoins exigeantes
.
Alors, qu’est-ce qui attend les Québécois dans les prochaines années? Est-ce que l’austérité ou la rigueur projetées dans les cadres financiers sera vraiment au rendez-vous? Et si c’est le cas, est-ce que ça va vraiment se faire sans douleur, sans effet sur les services publics, comme l’avancent les candidats qui demandent votre confiance aujourd’hui?

12:50
Les chefs discutent du coût de la vie lors du débat de « Zone économie ».
KioskNews shows a cleaned-up reading view extracted from the publisher’s page — the original always lives on their site, not ours.