La modernité de l’Iranienne Forough Farrokhzâd, poétesse rebelle et lumineuse

Forough Farrokhzâd est l’une des plus grandes figures de la poésie iranienne du dernier siècle. Sa disparition brutale en 1967, à l’âge de 32 ans, fut une perte immense pour son pays, pour la littérature. Sa voix, « fusionnée dans les atomes du temps » comme elle l’a écrit, continue de se faire entendre à travers sa poésie sublime et tragique. « J’irai jusqu’au rivage du soleil » est le titre du volume en traduction française de ses poésies complètes, paru cette année dans la prestigieuse collection Poésie/Gallimard.
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Depuis bientôt soixante ans, chaque 14 février, dans le cimetière Zahiroddowleh de Téhéran, au pied des montagnes, les admirateurs de Forough Farrokhzâd se réunissent pour se souvenir de cette poétesse pas comme les autres. Simplement « Forough » pour les Iraniens, prénom qui signifie « éclat de lumière », « splendeur », elle était une poétesse rebelle, qui avait fait des blessures jamais cicatrisées de sa courte vie le fondement de son œuvre poétique. Celle-ci se distingue de la poésie persane classique, hyper-codifiée, représentées par les Saadi, les Hafez et autres Khayyam.
Pour Farrokhzâd, quintessentiellement moderniste dans ses façons d’être et d’écrire, la poésie était « une réponse à la vie ». Sa disparition brutale dans un accident de voiture à l’âge de 32 ans a fait d’elle une icône de la jeunesse persane qui brandissait son portrait lors de leurs récentes manifestations à travers le pays, déclamant « Femme, Vie, Liberté… ». La parution cette année des œuvres complètes de la poétesse en traduction française est aussi une opportunité pour les francophones de mesurer la profonde aspiration à la modernité du peuple iranien que la société patriarcale gouvernée depuis un demi-siècle par une théocratie médiévale n’a pas réussi à casser.
Le « Péché » de Forough Farrokhzâd
Forough Farrokhzâd s’est fait connaître en publiant à 19 ans son grand poème « Le Péché » dans lequel la narratrice avoue avoir « péché, péché dans le plaisir / dans les bras chauds et enflammés. / J’ai péché, péché dans les bras de fers, dans les bras brûlants et rancuniers ». Interprété par ses lecteurs comme un aveu d’adultère par l’autrice, qui ne s’est même pas donné le mal de cacher son identité, choqua la bonne société. La réputation de « femme dépravée » poursuivra la poétesse longtemps, malgré la place de premier plan qu’elle finira par occuper dans le panthéon littéraire persan.
Née en 1934 à Téhéran d’un père militaire et d’une mère femme au foyer, Forough Farrokhzâd a fait des études artistiques. C’est son père, amoureux de la grande littérature persane, qui lui fit découvrir la poésie et l’encouragea à s’enivrer de la magie des mots. À l’adolescence, étouffant dans le cadre familial trop strict, la future poétesse s’entiche d’un cousin plus âgé, se marie à 16 ans, devient mère à 17 ans, avant de divorcer à 21 ans pour recouvrer sa liberté de femme et d’écrivaine. Mais c’était sans compter avec le pouvoir illimité du système patriarcal qui la prive de la garde de son fils dont elle dut se séparer définitivement.
Un lyrisme brûlant
La blessure de vivre séparée de son enfant unique est au cœur des premiers recueils de poésies de Forough Farrokhzâd. Paraissant coup sur coup entre 1955 et 1958, les trois volumes, intitulés La Prisonnière, Le Mur et La Rébellion, disent la révolte de la poétesse contre les injustices faites aux femmes, tout en développant aussi sur une veine intimiste les thématiques de l’amour. À la fois d’un lyrisme brûlant et engagé, les poèmes affirment l’individualité de la femme qui s’avoue de chair et d’os et revendique sa part du plaisir : « Dans la secrète alcôve de la nuit / Une ombre s’est penchée / Un souffle sur une joue a frémi / Entre deux lèvres, un baiser s’est embrasé. »
Parallèlement, Farrokhzâd publie aussi des nouvelles et des souvenirs de ses voyages en Europe, continent qu’elle a parcouru à partir de 1955, une fois affranchie de l’ordre familial. Mais c’est l’année 1958, qui se révélera le tournant majeur de la vie de la poétesse, qui fait cette année-là la rencontre avec l’homme de sa vie, le cinéaste et directeur du studio à Téhéran, Ebrahim Golestan. Cet homme avec qui elle va désormais travailler dans ses studios et dont elle partagera la vie jusqu’à l’accident fatal de 1967, lui a inspiré quelques-uns de ses plus beaux poèmes. Trente-cinq poèmes, écrits entre 1958 et 1962, sont réunis dans un recueil au titre programmatique : Une autre naissance. C’est la naissance de l’amour, du goût de la vie, de la sensualité et surtout de la poésie.
« Dans Une autre naissance, elle (Forough Farrokhzad) renaît à elle-même », écrit la traductrice Leili Anvar dans la préface au volume en traduction française. Et d’ajouter : « Ce qu’elle cherche, c’est à se rapprocher autant que possible de la "quintessence poétique" qui se nourrit du "sang de la vie" et des images quotidiennes. Prendre la vie à bras-le-corps dans la poésie, c’est aussi, de son point de vue, se libérer des formes classiques en adoptant ce qu’elle appelle "le langage naturel" ou le "persan parlé", et en introduisant massivement des mots de la vie courante considérés jusque-là comme "non-poétiques". Dans le contexte iranien où la vie intime comme l’espace poétique sont organisés par les carcans de la bienséance et condamnés à de grandes marges de non-dits, il fallait du courage pour rompre avec tout cela et transformer la poésie en cri ».
Voilà que tout est dit, du projet littéraire de Forough Farrokhzâd, qui a fait décoller la poésie persane contemporaine. Les Poèmes/Gallimard comptent un cinquième recueil, Au seuil d’une saison froide, publié à titre posthume.
Le 13 février 1967, l’auteure de J’irai jusqu’au rivage du soleil meurt dans un accident de voiture à Téhéran. Parions qu’il y aura encore beaucoup de monde autour de la tombe de la poétesse dans le cimetière Zahiroddowleh de Téhéran en février prochain pour commémorer le soixantième anniversaire de sa disparition. Ce sera encore « un jour d’hiver, au cœur de la saison froide », comme le rappelle la géniale traductrice Leili Anvar.
J’irai jusqu’au rivage du soleil : poésie complète de Forough Farrokzhâd. Traduit du persan par Leili Anvar. Collection Poésie/Gallimard, Paris, 2026.
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