Clément Hervieu-Léger, l’avenir de la Comédie-Française
Clément Hervieu-Léger a été nommé administrateur général de la Comédie-Française le 4 août 2025. De passage à Montréal à l’occasion de la tournée québécoise et canadienne de Lumières, lumières, lumières, la pièce d’Evelyne de la Chenelière mise en scène par Florent Siaud avec deux actrices de la Maison de Molière, Florence Viala et Aymeline Alix, le comédien, metteur en scène et pédagogue, à la tête d’une troupe permanente de 57 comédiens et comédiennes, a pris le temps de nous parler de tradition, mais aussi d’innovation et du rôle que le Québec pourrait occuper dans ses plans d’avenir.
Cette première coproduction avec une compagnie québécoise, Les songes turbulents, que dirige Florent Siaud, Clément Hervieu-Léger la considère comme une manière pour la Comédie-Française, qui existe depuis 1680, ce qui en fait la troupe en activité la plus ancienne au monde, d’« aller vers le public ». « Comme institution, je trouve que c’est essentiel de ne pas seulement attendre que le public vienne à nous. C’était donc nécessaire, pour moi, d’être ici. Je n’aurais pas imaginé que ce spectacle soit ici, que la Comédie-Française soit à Montréal et au Québec, sans que l’administrateur général soit présent. »
Clément Hervieu-Léger, qui était de la distribution de Lucrèce Borgia, un spectacle que la Comédie-Française a présenté au théâtre du Nouveau Monde à l’été 2017, à l’occasion des festivités du 375e anniversaire de Montréal, tenait à revenir dans la métropole et à rencontrer des artistes et des artisans d’ici. « Le Québec, c’est et ce doit être un interlocuteur privilégié pour la Comédie-Française. C’est pourquoi ça m’importait de venir à la rencontre des gens, des directeurs, des directrices, mais aussi d’aller voir des lieux, d’avoir une vision un peu plus précise de la cartographie théâtrale québécoise. Je suis très ouvert à l’idée d’imaginer de nouvelles formes de collaboration. Il y a plein de choses qui sont possibles, que ce soient des coproductions, des accueils ou que sais-je encore. La création de Lumières, lumières, lumières en est la preuve. »
Plans d’avenir
Le mandat de Clément Hervieu-Léger est de cinq ans. Sa première année en poste n’a pas été de tout repos, notamment à cause de travaux importants réalisés dans la salle Richelieu, celle que la troupe occupe depuis 1799, la plus grande des trois salles dont dispose la Comédie-Française. « Les travaux sont terminés, annonce fièrement l’administrateur général. Toutes les équipes sont revenues, et les spectacles vont reprendre à partir du 15 octobre. »
L’un des chevaux de bataille de l’homme, c’est le rapport au répertoire. « On se doit de l’interroger, explique-t-il. Il faut s’interdire de le concevoir comme une bibliothèque un peu muséale de textes anciens qu’on continuerait à jouer sans trop savoir pourquoi. Est-ce que les pièces qui nous arrivent du XVIIe et du XVIIIe siècles, qu’on a beaucoup jouées, continuent à être pertinentes pour éclairer le monde contemporain ? Le répertoire, c’est un bien commun qui doit s’enrichir, qui doit être malaxé. »
Clément Hervieu-Léger tient à ce que la maison qu’il dirige « demeure en phase avec le monde qui l’entoure ». « Le théâtre, c’est l’occasion de faire l’expérience de notre commune humanité, mais aussi celle de trouver des clés pour appréhender un monde qui est sacrément complexe et parfois très angoissant. » Pour l’administrateur, être de son temps, ça passe notamment par l’espace accordé aux femmes. « On n’a pas toujours, à la Comédie-Française, donné aux autrices la place qui leur revient. Elles ont été très invisibilisées pendant des siècles. Il y a là, selon moi, quelque chose à réparer. »
Il se réjouit de dire que, cette saison, au Vieux-Colombier, deuxième salle de la Comédie-Française, on ne jouera que des autrices des XXe et XXIe siècles : Marguerite Duras, Leïla Slimani, Annie Ernaux, Marie NDiaye, Simone de Beauvoir et Agatha Christie. « Si je m’intéresse au Québec, ajoute-t-il, c’est notamment parce qu’il y a chez vous un foisonnement d’autrices brillantes, dont Evelyne de la Chenelière fait partie. » Rappelons que Lumières, lumières, lumières est seulement la troisième pièce québécoise produite par la Comédie-Française, après Les reines, de Normand Chaurette, en 1997 et Oublier, de Marie Laberge, en 2000.
Jeter des ponts
Pour Clément Hervieu-Léger, la Comédie-Française ne peut plus, comme elle l’a longtemps fait, « rester sur son quant-à-soi ». « Aujourd’hui, constate-t-il, on ne peut plus faire cavalier seul. La maison a une force d’attractivité qu’elle se doit de mettre au service d’autres institutions, d’autres projets. La troupe doit être un moteur. Ça ne lui enlève rien, de faire des ponts, de tendre la main. On va le faire cette saison avec le Théâtre de Lorient et le Centre dramatique national de l’océan Indien, à La Réunion. C’est exactement ce qu’on est en train de faire ici au Québec, et c’est très important pour moi. »
Une bonne partie des créateurs québécois que l’administrateur a rencontrés lui ont exprimé leur fascination pour le modèle de la troupe permanente. « Je comprends que ça puisse faire rêver les directeurs et les directrices d’ici, mais, pour être tout à fait honnête, je ne suis pas certain que ce modèle — un établissement public dont la gestion est assurée par un collectif d’artistes, une société de comédiens et de comédiennes — soit transposable aujourd’hui. C’est le fruit de presque 350 ans d’histoire. C’est l’expression et la réalisation d’une utopie théâtrale. Et mon objectif, c’est de maintenir cette utopie bien vivante. »
KioskNews shows a cleaned-up reading view extracted from the publisher’s page — the original always lives on their site, not ours.