Porter des lunettes rouges depuis 60 ans

À chaque élection, une certaine élite montréalaise essaye de décortiquer ce qui s’est passé à Québec et d’en comprendre la logique.
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Quand la capitale nationale vote à droite, on cherche le pourquoi, on pointe un doigt vers les radios d’opinion qui y ont un grand pouvoir et on insinue l’existence dans la ville d’un écosystème social réfractaire aux idées progressistes.
Pourtant, en tant qu’observateur de la politique québécoise depuis une trentaine d’années ayant déjà habité la Vieille Capitale, j’ai vu les gens de Québec voter pour des péquistes, des conservateurs, des solidaires, des caquistes et des libéraux. Ce qui témoigne d’une grande et saine flexibilité idéologique, prédisposition qui favorise l’alternance du pouvoir.
Cette fois, à l’exception des circonscriptions de Jean-Lesage, de Taschereau et de Jean-Talon, Québec a cédé à la proposition d’Éric Duhaime. Les raisons expliquant ce changement de couleur appartiennent aux électeurs de la région.
Cependant, on sait que cette confiance n’est pas définitive, car la ville de Québec, qui n’est jamais captive, porte en elle le potentiel de larguer les conservateurs et de changer complètement de choix à la prochaine élection. C’est justement là une particularité politique qui distingue l’électorat de Québec d’un certain vote montréalais. On ne trouve pas dans la région de la Capitale-Nationale des forteresses qui semblent acquises à vie à un parti.
À Montréal, il y a un vote figé dans le béton depuis si longtemps qu’il devrait intéresser bien plus les anthropologues que les politologues.
Il est vrai que la démocratie n’oblige personne à changer de préférence, mais lorsque la même formation politique accapare sans interruption des circonscriptions pendant plus d’un demi-siècle, on a des raisons de s’inquiéter.
Est-ce qu’on peut parler d’alternance politique quand, depuis 60 ans sans interruption, des circonscriptions comme D’Arcy-McGee, Marguerite-Bourgeoys, Notre-Dame-de-Grâce et Saint-Laurent votent pour le Parti libéral du Québec (PLQ) ? Pensez-y, depuis 60 ans, malgré toutes les autres propositions qui leur sont faites, une pluralité d’électeurs de ces circonscriptions choisit indéfectiblement de se faire représenter par le PLQ.
Même s’il faut souligner que certaines de ces circonscriptions ont changé de frontières géographiques et que le Québec a longtemps été bipartite, ce serment de fidélité au PLQ demeure singulier. Aucune vague électorale, si puissante soit-elle, n’a réussi à entamer ce mariage entre le cœur anglophone et allophone de ces comtés montréalais avec le Parti libéral du Québec.
À ces quatre châteaux forts inébranlables, on peut ajouter d’autres forteresses du PLQ, dont Robert-Baldwin qui vote rouge sans interruption depuis 56 ans, Acadie qui fait la même chose depuis 53 ans, et Nelligan qui affiche environ 45 ans de fidélité ininterrompue. Il y a aussi les cas de La Pinière (rouge depuis près de quatre décennies) et de Westmount–Saint-Louis (rouge depuis 32 ans) qui méritent d’être soulignés.
Dans un système qui valorise l’alternance politique, que représente le « mystère de Québec » comparé à cette résistance au changement d’une partie de Montréal ?
Pourquoi cette fidélité sans faille ? Je vous propose une hypothèse. En fait, s’attirer la faveur de cet électorat nécessite d’adhérer à une série de règles et de visions sociétales immuables : 1) le multiculturalisme canadien est une valeur intouchable ; 2) la Charte canadienne des droits et libertés est un texte presque sacré ; 3) la laïcité est un projet d’exclusion xénophobe ; 4) on n’a pas besoin de renforcer les lois linguistiques qui protègent la francophonie au Québec ; 5) les souverainistes sont des ennemis du Canada qu’il faut écraser ; 6) l’anglicisation de Montréal est un mythe inventé pour éroder les droits inaliénables des anglophones ; 7) les anglophones de Montréal forment aussi une minorité vulnérable qu’il faut protéger.
Lorsqu’un chef du PLQ adhère majoritairement à ces principes, il n’a même pas besoin de faire campagne dans ces forteresses pour ramasser cette énorme prime électorale.
Charles Milliard a engrangé facilement ce vote pendant l’élection sur fond de référendum qui vient de se terminer. Cependant, si le PLQ peut se féliciter d’avoir élargi sa représentativité sur le territoire, sa traversée du désert n’est pas terminée pour autant.
En effet, si la Cour suprême du Canada reconnaît la validité de l’utilisation du bouclier qui protège les lois 21 et 96 du gouvernement Legault, la prochaine campagne électorale, qui peut arriver très vite, risque de réserver des surprises à M. Milliard.
Étant donné qu’il a annoncé clairement qu’il ne renouvellerait pas la disposition dérogatoire, il lui sera difficile de trouver une parade crédible pour rassurer les francophones sur ces dossiers très émotifs. À vouloir défendre à la fois les remparts du Québec et ses forteresses de la grande métropole montréalaise, Charles le nationaliste qui se dit régionaliste risque de se retrouver douloureusement entre deux feux.
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