Point de héros pour son valet
Un jour où la critique tombait dru sur le premier ministre Justin Trudeau, y compris, on le présume, depuis des sources internes à son gouvernement, sa vice-première ministre, Chrystia Freeland, voulut le rassurer en lui citant ce mot qu’on attribue faussement à Talleyrand : « Il n’y a point de héros pour son valet de chambre. »
D’humeur cassante, Trudeau lui répondit : « C’est super, Chrystia, je suis certain que citer Talleyrand va nous aider à nous faire réélire. »
Il faudra attendre quelques décennies pour qu’un auteur nous livre une synthèse du règne de Trudeau II. Ayant pris la tête d’un parti exsangue pour le propulser au pouvoir et y rester neuf ans à travers trois élections, il aura été, au début, la coqueluche du pays, à la fin, l’homme le plus détesté.
Dans son livre Unreliable Boyfriend (Simon & Schuster), Freeland ajoute son témoignage à ceux de plusieurs ex-ministres critiques de leur ancien leader, et on pourrait croire qu’elle joue le rôle du valet de Talleyrand, incapable de discerner, au-delà des tares de son patron, ses grandes qualités. Ce n’est pas le cas. Freeland se décrit comme la servante (handmaiden) du chef, mais use de la citation du valet pour illustrer le contraste entre les moments où Trudeau montre les crocs et ceux où il déploie un charme et une présence irrésistibles.
« Je n’ai jamais vu personne séduire une foule mieux que lui, écrit-elle, ni créer aussi bien un lien instantané […] Il sait regarder quelqu’un qu’il n’a jamais rencontré et lui donner l’impression, l’espace d’un instant, d’être la personne la plus importante au monde. Mais ce talent pour l’intimité avec des inconnus cohabitait avec une profonde distance envers quiconque aurait pu se rapprocher du statut de pair. »
Elle confirme que les rencontres entre Trudeau et ses ministres, même les plus importants, étaient quasi inexistantes. Tout passait par son personnel. Dans la cruciale négociation du renouvellement de l’ALENA pendant le premier mandat de Trump, son patron s’intéressait peu aux détails du dossier, révèle-t-elle. Cette négociation fut cependant « le plus grand moment » de Trudeau, car il a eu la colonne vertébrale nécessaire pour refuser de céder. Il donna plutôt à Freeland, que Trump voyait comme une « nasty woman », le rapport de force nécessaire pour obtenir une entente alors satisfaisante — mais que Trump allait torpiller dans son second mandat. Elle fait le même constat pour la négociation de l’Accord de partenariat transpacifique, Trudeau ayant fait capoter un sommet de chefs d’État prêts à ratifier une version de l’accord qu’il jugeait trop peu favorable au Canada.
Trudeau était « un gros travailleur », nous dit-elle, prenant un soin particulier à préparer ses interventions publiques. Son habitude de répéter toujours les mêmes phrases était étudiée, et il expliquait à ses députés : « Il faut répéter et répéter jusqu’à ce que vous ayez un goût de vomi dans la bouche. »
Elle souligne la dichotomie d’une personnalité qui pouvait pousser le multiculturalisme et le wokisme bien au-delà de la frontière du ridicule, mais qui faisait parfois preuve de machisme, comme lors de son combat de boxe avec le sénateur métis Patrick Brazeau. Il avait insisté pour que le perdant se fasse couper les cheveux dans le hall du parlement. La chose était plus grave pour Brazeau, expliqua-t-il : « Quand un guerrier se coupe les cheveux, c’est la preuve qu’il a honte, alors c’est très à propos. » La magnanimité dans la victoire n’était pas au menu. Il fallait au contraire surligner les victoires, car, disait-il, « les perdants perdent ».
Au sujet de Trump et de sa tribu, une première approche fut effectuée par Freeland et la cheffe de cabinet de Trudeau, Katie Telford, auprès de Jared Kushner, gendre et conseiller du président. Il les reçut avec cette remarque qui en dit long : « Ah, vous parlez anglais, excellent ! » L’ancienne politicienne dit de Trump qu’il peut être charmant en privé, ce qui ne présage absolument rien de ses déclarations ou de ses actes envers vous par la suite.
« Une partie de l’attrait iconoclaste de Donald Trump tient au fait qu’il n’a jamais prétendu être vertueux, écrit-elle. C’est la source de son superpouvoir. Il est méchant, arrogant et incohérent — comme nous le sommes tous, du moins à l’occasion. Mais il n’a jamais prétendu être autrement. À l’inverse, quand on expose les péchés d’un politicien ordinaire — surtout s’il est progressiste —, c’est le flagrant délit. Chez Trump, les péchés font partie de son charme de voyou. » Plus encore, croit-elle, la propension de Trump à étaler ses défauts l’immunise contre l’accusation d’hypocrisie : « l’authenticité est bien plus facile quand on n’a jamais promis d’être bon ».
La révélation du livre est le rôle joué par Jean Chrétien dans la chute de Justin Trudeau. En novembre 2024, celui que Freeland décrit comme une « figure quasi sainte » au sein de la famille libérale l’entraîne dans son salon. Il lui dit : « Vous avez été loyale envers le premier ministre, et je respecte cela. Mais vous avez une responsabilité envers le Parti libéral et envers le Canada. Tant que vous l’appuierez, il restera premier ministre. Et il perdra les prochaines élections. Le chef conservateur Pierre Poilievre deviendra premier ministre et le Parti libéral sera dévasté. Et si cela arrive, ce sera en partie votre faute, parce que c’est votre appui continu qui permet à Justin Trudeau de rester en poste. »
La démission de Freeland, un mois plus tard, allait sceller le sort de Justin Trudeau et ouvrir la voie à Mark Carney. Le jour où la vice-première ministre cessa d’être valet, elle devint Brutus. Et celle qui pouvait ambitionner d’être un jour à la tête du gouvernement est désormais en exil politique, loin du nouveau Roi Soleil libéral. Comme quoi, oui, les perdants perdent. Ceux qui aident les gagnants à gagner peuvent aussi payer le prix fort. Et être traités en valets.
KioskNews shows a cleaned-up reading view extracted from the publisher’s page — the original always lives on their site, not ours.