La petite ville de Shannon face à la Défense nationale
Aux portes de la base militaire de Valcartier, tout près de Québec, la petite ville de Shannon se prépare à changer. Les investissements massifs de la Défense nationale pour mieux loger ses militaires empiéteront, d’ici cinq ans, sur la petite ville de 7000 âmes, qui appréhende la construction de plus de 1000 foyers supplémentaires.
La ville de Shannon et la base militaire de Valcartier sont intimement liées. Près d’un adulte sur cinq dans la ville est membre des Forces armées canadiennes et quelque 700 logements militaires sont installés dans le secteur de Courcelette, sur le territoire même de la municipalité. Routes, aqueduc, égouts, écoles : Shannon doit depuis longtemps adapter ses infrastructures à la population militaire.
« C’est une ville qui est habituée de vivre près d’une base militaire », explique la mairesse de Shannon, Sarah Perreault. Mais en février dernier, Ottawa a annoncé une nouvelle phase de son programme de construction de logements militaires, dont plus de 1100 qui se trouveront sous la responsabilité de la Ville, d’ici les cinq prochaines années.
« Ils ne demandent pas, ils nous l’annoncent », résume la mairesse. « Ils construisent comme ils veulent, ils n’ont pas besoin de demander de permis. Nous, on doit faire avec. »
Des « défis »
Pour la Ville, qui accepte généralement de 45 à 50 permis de construction annuellement, la construction de plus de 1100 logements supplémentaires « amène un certain nombre de défis ». « C’est une progression d’une ville qui va se faire rapidement, à la vitesse grand V ». La mairesse estime que la population passera de près de 7000 habitants à plus de 10 000. À l’échelle de Montréal, ce serait comme passer de 1,8 million d’habitants à 2,6 millions en quelques années seulement.
« Vous comprenez que ces militaires qui vont venir s’établir dans ces 1100 nouveaux logements là, ils n’arriveront pas seuls. Ils vont arriver avec des petites familles ou avec des enfants, puis ils vont avoir des besoins tant de services de garde que d’écoles. » Déjà cette année, l’école francophone de la ville prévoyait une rentrée « difficile » en raison du nombre limité de places. La progression rapide de la ville fait craindre le pire à la mairesse : « S’il fallait qu’ils retirent des enfants pour faire de la place pour les enfants des militaires… »
Pour discuter de ces enjeux et prévoir le coup, Mme Perreault a demandé au printemps de rencontrer le commandant de la base. « Je suis censée avoir une rencontre avec lui », dit-elle, pour proposer des solutions, comme le « financement de la construction d’une nouvelle école ». Puisque l’éducation est une compétence du gouvernement du Québec, elle doit aussi aller cogner aux portes des élus provinciaux, qui ne lui ont pour l’instant offert aucune aide.
Si l’on ajoute à l’équation le roulement rapide des commandants, généralement tous les deux ans, Sarah Perreault se retrouve continuellement dans des batailles qui dépassent largement les enjeux habituels des élus des petites municipalités. « Moi, petite mairesse d’une ville de 7000, je discute avec la Défense nationale. C’est quand même surréaliste, là. »
À cette réunion, elle doit aborder d’autres enjeux « prioritaires », comme le trafic « monstre » le matin pour sortir de la ville, l’unique route étant bloquée par un contrôle militaire. Elle doit aussi négocier une nouvelle entente en ce qui concerne les enjeux de sécurité publique. « Il faut trouver une façon d’assurer le service d’incendie sur la base, parce qu’eux autres, ils ont un service d’incendie, nous autres, on en a un, puis là, la chicane n’est pas prise, mais je veux dire, c’est difficile de déterminer qui est responsable de quel secteur », raconte-t-elle. Puisque les terrains des logements militaires appartiennent au gouvernement fédéral, mais que la rue appartient à la Ville, une certaine confusion s’impose. « Avec les nouvelles constructions, on ne peut pas continuer comme ça », dit-elle.
Du positif, quand même
Louis Bernier vit depuis 35 ans à Shannon. « On devrait mourir à Shannon si tout se passe bien », lance-t-il, rieur, au bout du fil. L’expansion de la ville, pour lui, n’est pas cause d’inquiétude. Ironiquement, croit-il, « lorsque chacun arrive, il ne veut plus que personne d’autre arrive ». C’est « normal », selon lui, que la base militaire s’agrandisse.
Même que pour les commerces de la ville, comme le garage qu’il a « construit et fondé », une telle expansion est une bonne chose. « On a de plus en plus de clients. S’il n’y avait pas eu la base militaire à côté et le développement de Shannon, le commerce aurait pas été pareil. »
Pour Kerry-Ann King, qui a grandi à Shannon, les prochaines années seront un « défi » pour la ville. Il faudra notamment surveiller l’offre de service de la municipalité. « Si les activités sont pleines, il faudra penser à des solutions », dit-elle. S’impliquant déjà auprès du garde-manger communautaire à la bibliothèque municipale, elle tentera de continuer à aider les familles qui s’installent et celles qui pourraient avoir des difficultés en raison du coût « élevé » de la vie.
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