«jg»: Jacques Greene veut un «rush de sucre»
Avec son troisième album, simplement intitulé jg, Jacques Greene renouvelle sa profession de foi à l’égard du dancefloor avec l’appui d’une poignée de collaborateurs, dont les Montréalais Ouri et CFCF. Onze titres qui portent sa signature sonore distinctive, ces motifs rythmiques empruntés au UK garage, sa manière de manipuler la voix pour tricoter ses mélodies, mais en version survitaminée, testée et éprouvée ces derniers mois dans les clubs de la planète.
« Je ne sais pas pour toi, man, mais moi, la pandémie, ça m’a bousculé », lance le compositeur, DJ et remixeur Philippe Aubin-Dionne, de son véritable nom, en cherchant à expliquer pourquoi il a mis sept ans avant de lancer un nouvel album.
Certes, le musicien ne s’est pas tenu coi pendant la pandémie de COVID-19, ayant offert depuis ce temps non seulement un microalbum, mais aussi un album en duo avec l’ami Nosaj Thing (Verses GT, paru en 2025) et sa toute première bande originale de film, pour le long métrage The Colour of the Sun, du Québécois Xavier Tera (lauréat d’un prix à la 83e édition de la Mostra de Venise, d’où revenait Aubin-Dionne au moment où Le Devoir l’a rejoint dans un café).
« Mon EP Fantasy [2022], ç’aurait pu être un album, mais je n’avais pas la force mentale de me rendre jusqu’au bout et tout ce qui vient avec. Monter un spectacle, partir en tournée… je ne pouvais juste pas. » Le projet d’album avec Nosaj Thing l’a remotivé.
« Un truc avec la pandémie que je dois reconnaître, c’est qu’en l’absence de tournée dans les boîtes de nuit, j’ai réalisé combien ça me manquait et à quel point c’est important pour moi. Comme je l’expliquais à mes proches juste avant la pandémie, donner des performances live, c’était excitant parce que le contact avec le public est fort, mais être DJ, créer la trame sonore de gens qui sont là pour consommer ou trouver quelqu’un à ramener dans son lit à la fin de la soirée ? Aujourd’hui, je le réalise : c’est super d’être la bande-son de ceux qui se ramènent quelqu’un à la fin de la soirée ! »
« Je peux comprendre que ce ne soit pas un métier pour tout le monde, disc-jockey, mais pour moi, c’est nécessaire », ajoute-t-il. « La collision des corps entre eux, ces environnements-là, ces ambiances. La pandémie m’a fait comprendre que je ne pouvais pas tenir ça pour acquis. J’avais envie d’un album qui serait une dédicace à ça, à ces lieux, à cette présence. »
S’il avoue ne pas être féru de grosse techno qui file entre les jambes à toute allure, Philippe a perçu au détour de la pandémie un retour à ces musiques de club appuyées par des rythmes puissants et rapides, « à un désir de vibrer, de se défouler ». « Je lis plein de trucs en ligne qui prédisent que le dancefloor est mort, que sa musique est désuète, qu’il y a trop de téléphones sur les planchers de danse. Au contraire, ces dernières années, je vois des publics engagés, des gens qui découvrent de vieux classiques. Il y a encore de l’appétit, pour la musique autant que pour l’atmosphère. Je sens des gens qui ont envie d’être stimulés. »
Et il y répond avec l’album le plus dynamique et excitant de sa discographie.
La force de la présence
Cette présence unique au monde de la nuit dure depuis plus de 15 ans dans la vie d’Aubin-Dionne, depuis ses premiers loft parties organisés à la fin de la première décennie du nouveau millénaire. Au printemps 2011, il a lancé une chanson qui a précipité sa jeune carrière au-delà de nos frontières : Another Girl, bijou de house garage au tempo modéré, auréolé d’une voix féminine. Devenu membre honoraire de la famille musicale de l’underground britannique, il anime aujourd’hui encore une émission de radio sur les ondes de Rinse.fm, la station londonienne qui faisait tourner Another Girl en boucle à ses débuts.
À la fin de l’album jg se trouve la chanson Slowly, entre ambient et house saccadée, qu’on entendra comme un clin d’œil à Another Girl à ce son house sophistiqué, mélodieux, émotif qui caractérise la discographie de Jacques Greene. Le reste de l’album invite à la nuit blanche, au rassemblement, à la communion : « Aujourd’hui, aller voir un concert avec d’autre monde — même aller au théâtre, au cinéma en gang —, ça devient presque un acte de résistance » à l’apathie induite par la multiplication des écrans.
« Chaque fois que t’ouvres ton téléphone, tu tombes sur une nouvelle qui t’effraie ! » déplore le musicien. « Ce qui m’a motivé à écrire la chanson Presence [pour jg], c’est lorsque le musicien Actress a annoncé son nouvel album. J’étais excité qu’un musicien que j’aime propose de la nouvelle musique. Juste de nourrir ce lien avec un artiste qu’on aime, c’est beau. »
« Je n’ai pas besoin de porter une cause, un message à livrer, avec ma musique : suffit seulement d’en faire une oasis pour le public. J’ai songé à nommer l’album Presence, qui s’écrit pareil dans les deux langues. Être présent — sans se mettre la tête dans le sable par rapport à ce qui se passe dans le monde, mais être présent, avec les gens. Ne pas sortir son téléphone au restaurant. Être présent dans le moment sur un plancher de danse. Je voulais un disque comme un rush de sucre, qui veut être dans l’euphorie, dans l’excitation. Offrir une musique pour qu’on se défoule. »
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