Le changement climatique est «une urgence sanitaire mondiale», selon le rapport The Lancet Countdown

Si des progrès sont enregistrés grâce au déploiement des énergies propres et par le renforcement des législations, les effets néfastes du réchauffement sur la santé augmentent plus vite que les mesures pour y remédier. Les auteurs de ce rapport de référence sur les liens entre santé et climat, publié ce mercredi 28 octobre, réclament que le changement climatique soit reconnu comme une « urgence sanitaire mondiale ».
Près de trois millions de personnes sont décédées en raison de l'élévation des températures causées directement par le changement climatique d'origine humaine, entre 2016 et 2023. C'est beaucoup plus que pour la décennie précédent l'Accord de Paris.
Pour la seule année 2023, un record de 710 000 décès liés à la chaleur a été enregistré dans le monde. Sur ces 710 000 décès, 70% aurait été évités en l'absence de changement climatique. C'est la première fois que le Lancet Countdown distingue les décès directement imputables au changement climatique, à travers des scénarios d'attribution.
« On s'attend à ce que 2025 soit beaucoup plus mortelle », prévoit Marina Romanello, directrice du rapport. L'année 2023 est la dernière étudiée pour cet indicateur des morts liées à la chaleur, en raison d'un manque de données encore suffisantes à l'échelle globale pour les années suivantes. La scientifique appelle les pays à transmettre les informations avec « plus de transparence ».
Publié ce mercredi 28 octobre, le 10e rapport The Lancet Countdown, élaboré en collaboration avec l'Organisation mondiale de la Santé (OMS), est le fruit du travail de 146 chercheurs de diverses disciplines et affiliés à plus de 70 institutions de 30 pays. Il est publié en amont de la 31e Conférence des Parties (COP31) des Nations unies, qui se tient en Turquie du 9 au 20 novembre.
Depuis 2016, année de l'entrée en vigueur de l'Accord de Paris, The Lancet Countdown évalue les effets du changement climatique sur la santé et les bénéfices sanitaires des actions entreprises. Indicateur phare et percutant du rapport, la mortalité n'est que l'un des 54 indicateurs passés au crible. « Les menaces pour la santé et la survie des populations ont atteint des niveaux inédits, et la plupart de ces menaces et effets se sont accélérés au cours de la décennie », déclare Marina Romanello.
Corps à l'épreuve et perte de productivité
Avant le risque ultime, la chaleur produit déjà ses effets sur le corps, notamment ceux des travailleurs exposés dans les champs ou sur les chantiers. « Le chiffre de la mortalité n'est que la face visible de l'iceberg. Derrière se cachent les maladies, les pressions sur les systèmes de santé et bien d'autres effets en cascade comme le risque de stress thermique, notamment pour celles et ceux qui ont un travail physique en extérieur. La chaleur limite leurs performances mentales et leurs capacités physiques », commente la biochimiste de formation.
Une main d'œuvre en danger et moins nombreuse réduit donc la productivité, notamment en denrées alimentaires. En 2025, pour la troisième année consécutive, les pertes de revenus potentiels pour l'économie mondiale dépassent les 1 000 milliards de dollars, dont 40% dans le secteur agricole et 30% dans le bâtiment. Les pays les plus affectés sont les moins développés. Ils peuvent perdre jusqu'à 5% de leur PIB en raison des « répercussions en cascade ». « Ces effets sont particulièrement marqués en Afrique, où l'agriculture représente 71% des pertes de revenus potentielles liées à la chaleur », poursuit MArina Romanello.
Il faut dire que la sécheresse, autre indicateur, a affecté plus de la moitié des terres émergées de la planète en 2025 pendant au moins un mois. Une tendance qui s'accélère rapidement depuis 2016 : la superficie touchée par le manque d'eau a augmenté de 700% entre 2016 et 2025 par rapport à la décennie antérieure 2006-2015.
En parallèle, la pluie continue bien de tomber, mais ces précipitations sont toujours plus intenses, plus concentrées sur certaines périodes, ce qui provoque des inondations – puisqu'elles tombent sur des sols asséchés ou bitumés – et des glissements de terrain. Chaleur plus élevée et modification du régime des pluies étendent les milieux propices à la transmission de virus, comme la dengue, analyse encore le rapport.
La pollution en diminution dans 77 pays
Tout n'est pas négatif, nuance quand même le rapport. « Depuis que l'Accord de Paris est entré en vigueur, en 2016, l'action climatique a permis de réels bénéfices sur le plan sanitaire », pointe Marina Romanello. Mais rien n'est vraiment brillant, car les rares progrès semblent bien maigres une fois relativisés.
Par exemple, le déploiement des énergies propres, principal indicateur de progrès, a permis de diminuer la pollution causée par les énergies fossiles dans 77 pays depuis 2016 : 323 000 vies sont ainsi épargnées dans ces pays chaque année. C'est toutefois bien faible si l'on considère les 2,78 millions de vies perdues chaque année depuis dix ans.
Cette généralisation « a dépassé les attentes, apportant des bénéfices sanitaires et économiques dans le monde entier », affirme The Lancet Countdown. Elle a été permise par des investissements massifs dans les renouvelables, de 2 100 milliards en 2025 et surpassent de 1 000 milliards ceux dans les énergies fossiles. Mais, dans le même temps, les subventions nettes mondiales aux fossiles battent elles aussi des records. En 2024, dix pays ont consacré davantage de fonds à ces subventions qu'à leurs systèmes de santé.
Autre avancée notable : les lois Climat des pays comportent 50 fois plus de références à la dimension sanitaire qu'il y a 25 ans. « Les liens entre la santé et le changement climatique sont de plus en plus largement reconnus », écrit le rapport, qui souligne l'augmentation du financement de la recherche en santé liée au climat, passée de 42 à 316 millions de dollars américains entre 2016 et 2024. Avec des inégalités criantes toutefois : la quasi-totalité de ces fonds (84%) est allouée à des chercheurs des pays les plus riches, laissant des lacunes dans les connaissances là où les risques sont souvent les plus élevés.
De même, le nombre de pays ayant un plan d'adaptation en matière de santé a augmenté : il est passé de 14 en 2015 à 56 en 2025. Cela signifie donc que 138 pays sont démunis de telles politiques, pourtant « essentielles pour orienter l'action et faciliter la mobilisation des ressources ». Et encore faut-il que les pays qui en disposent « mettent solidement en œuvre ces plans de manière à protéger la santé des gens », remarque Marina Romanello.
Face à ces indicateurs et progrès tout relatifs, la scientifique conclut : « Les atteintes à la santé liées au changement climatique progressent plus rapidement que les mesures prises pour y remédier. »
Manque de ressources
« Malgré ces progrès, les émissions de gaz à effet de serre continuent d'atteindre des niveaux records, le changement climatique compromet de plus en plus la santé et la survie des populations à travers le monde, et la fenêtre d'action permettant d'éviter un avenir potentiellement catastrophique se referme rapidement », prévient le rapport. Il y a quelques jours, l'ONU officialisait le « dépassement inévitable » du seuil de +1,5°C de réchauffement par rapport à l'ère-préindustrielle, et établissait une trajectoire de +2,6°C en moyenne d'ici à 2100.
Le manque de ressources financières, techniques et humaines est « le principal obstacle à l'adaptation dans le domaine de la santé. (...) Les baisses récentes de l'aide publique au développement réduisent encore davantage les ressources disponibles, aggravant les risques dans les pays les plus vulnérables et faisant peser des menaces croissantes sur la santé mondiale ».
S'ajoute à cela le phénomène El Niño. Revenu cette année avec une puissance décuplée, il atteindra son pic en fin d'année et laisse craindre « des crises humanitaires sans précédent » au cours des années suivantes.
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The Lancet prône un mécanisme d'urgence sanitaire dédiée aux effets du climat
« Le changement climatique est devenu, au cours de la dernière décennie, une urgence sanitaire mondiale, qui exige de changer de cap de toute urgence pour mener une action transfrontalière coordonnée (…) afin d'assurer la survie des populations », estiment les experts.
Leur principale recommandation est inédite : que le changement climatique soit « reconnu et traité comme une urgence sanitaire mondiale ». « Dans le cadre d'une intervention d'urgence, l'affectation des ressources, la définition des priorités et l'élaboration d'un programme d'intervention peuvent être harmonisées et rationalisées », explique la docteure Romanello.
Concrètement, ce statut permettrait l'établissement d'un système d'urgence, à l'image du mécanisme d'urgence de santé publique de portée internationale (USPPI) dont dispose aujourd'hui l'OMS. Conçu pour répondre à des urgences sanitaires de court terme, il a été utilisé lors ces pandémie H1N1, Ebola, Zika ou encore Covid-19.
« C'est un bon instrument, développe Marina Romanello. Ce système permet aux pays d'améliorer très rapidement la communication et le partage d'informations. Il exige aussi une meilleure surveillance et un meilleur suivi de la crise. Enfin, le déploiement des ressources humaines et financières est plus rapide. Cependant, nous faisons face à une crise inédite et de long terme. Cela requiert un nouveau système capable de répondre aux défis sanitaires posés par le changement climatique, avec une approche intégrée, coordonnée et cohérente pour construire la résilience. » Ce nouveau mécanisme, c'est aux États membres de l'ONU de le proposer.
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