Russie : qui pour succéder à Vladimir Poutine au Kremlin ?

A première vue, la question ne semble pas d’actualité. Le président russe a en effet été réélu en mars 2024 pour un mandat de six ans et il pourra théoriquement en solliciter un autre au printemps 2030. A plus court terme, on ne voit aucune raison d’envisager un changement à la tête de la Russe.
Vladimir Poutine, qui fêtera ses 74 ans le 7 octobre prochain, est sensiblement plus jeune que Donald Trump (80 ans) ; il est à l’évidence en meilleure forme physique que ses homologues turc Erdogan (72 ans) et Xi Jinping (73 ans). Pourtant, la question de "l’après" est dans tous les esprits au sein des cercles dirigeants à Moscou.
Vladimir Poutine lui-même admettait, dans un entretien accordé en mai 2025 à la première chaîne de télévision publique, qu’il pensait "en permanence" à son potentiel successeur. La question de la transmission du pouvoir s’est en réalité déjà posée à deux reprises au moins depuis l’entrée de Vladimir Poutine au Kremlin le 31 décembre 1999.
Réélu en 2018, Vladimir Poutine et son entourage s’interrogent à nouveau début 2020
En 2007, le président russe est en passe d’achever son deuxième mandat (de quatre ans à l’époque). Selon les termes de la constitution, il ne peut en briguer un troisième consécutif. Vladimir Poutine est alors jeune (55 ans) et véritablement populaire au sein de la population : le pays connaît, jusqu’à la crise financière de 2008, une croissance à la chinoise (7% en moyenne) et a entamé un redressement spectaculaire après une décennie particulièrement traumatisante.
A l’époque, Vladimir Poutine ne voit pas son pays autrement que comme une puissance européenne : il a pour références historiques Pierre 1er et Catherine la Grande. Répugnant à imiter les dirigeants d’Asie centrale, il quitte la présidence tout en gardant, il est vrai, l’essentiel des leviers (mais pas tous) au poste de Premier ministre. Il reviendra au Kremlin le 6 mai 2012 après "permutation" avec Dmitri Medvedev.
Réélu en 2018 (la durée des mandats du chef de l’Etat a été portée à six ans), Vladimir Poutine et son entourage s’interrogent à nouveau début 2020. Cette fois-ci, plus de pudeur de gazelle : la constitution eltsinienne de décembre 1993 sera réécrite. Il est vrai que ce texte, d’inspiration européenne voire française, n’était plus vraiment en adéquation avec le tournant conservateur opéré depuis quelques années. Un référendum sera donc organisé, à l’été 2020, en pleine épidémie de COVID. Il permettra, entre autres, de remettre à zéro le compteur des mandats présidentiels.
Qui est susceptible, le moment venu, de prendre la place de Vladimir Poutine ? Plusieurs noms se dégagent. Tout d’abord, ceux du Premier ministre Mikhaïl Michoustine et du maire de Moscou Sergueï Sobianine. Le Premier, en poste depuis plus de six ans, a, de l’avis général, plutôt bien tenu la machine bureaucratique par gros temps.
Discret, travailleur, loyal, cet ancien chef du service fédéral des impôts (administration de loin la plus avancée technologiquement et la plus efficace en Russie) bénéficie en outre de la légitimité que lui confère la constitution.
Sergueï Sobianine, qui a notamment été gouverneur de la région pétrolière de Tioumen puis secrétaire-général de la présidence et vice-Premier ministre, a pour lui son bilan à la tête de la capitale, une métropole de niveau mondiale qu’il a profondément modernisée ces quinze dernières années. Son âge – 68 ans – joue cependant contre lui, sauf à imaginer un mandat de transition (option peut-être plus rassurante pour les clans en place qu’un saut de génération).
Certains membres du gouvernement et de l’appareil d’Etat sont sans doute également scrutés par Vladimir Poutine. Mentionnons, entre autres, Denis Mantourov, 1er vice-Premier ministre en charge notamment du complexe militaro-industriel, Alexandre Novak – vice-Premier ministre qui a négocié, en 2016, l’accord OPEP+ avec les Saoudiens –, Maxime Orechkine, le conseiller économique du président, dont l’influence croît, ou Sergueï Kirienko, le n°2 de l’administration présidentielle en charge de la politique intérieure. Il a fait de Rosatom, dont il a assuré la présidence de 2005 à 2016, un champion mondial, faisant oublier son bref passage à la tête du gouvernement au moment du krach financier d’août 1998.
Ce panorama serait incomplet sans les "héritiers", ces fils de grands dignitaires du régime : Dmitri Patrouchev, actuel vice-Premier ministre en charge de l’agriculture, fils de Nikolaï Patrouchev, ancien directeur du FSB, ex-secrétaire du Conseil de sécurité nationale, actuellement en charge des questions maritimes ; Boris Kovaltchouk, président de la Cour des comptes, fils de Iouri Kovaltchouk, banquier et homme de médias qui a connu Vladimir Poutine lorsqu’il fonda la Banque Rossia à Saint-Pétersbourg au début des années 1990.
Enfin, moins connu et donc grosse cote – Piotr Fradkov, fils de l’ancien Premier ministre (2004-2007) Piotr Fradkov. Âgé de 48 ans, Piotr Fradkov dirige PSB, une banque d’Etat qui finance notamment les industries de défense. Les personnes qui le connaissent le décrivent comme compétent, "intelligent" (au sens russe du terme, c’est-à-dire cultivé et ayant de bonnes manières) et efficace. Elément important, le clan Fradkov fait sans doute moins peur que d’autres aux membres de l’élite russe, qui s’inquiète avant tout de ses intérêts patrimoniaux.
Plus le temps passe, plus ce départ sera compliqué pour le système
Enfin, deux "silovikis" - terme qui désigne les membres des structures de force – sont souvent évoqués par les observateurs moscovites. Tout d’abord Alexeï Diounine. Ancien aide de camp de Vladimir Poutine, ex-commandant des forces spéciales du ministère de la Défense (il organisa l’exfiltration du président ukrainien Ianoukovitch après Maïdan en février 2014), il a ensuite dirigé la région de Toula avant d’être promu, en 2024, à la tête du Conseil d’Etat, une instance consultative qui lui donne cependant accès à l’ensemble de l’élite politique du pays.
D’autre part, Igor Krasnov, 50 ans, l’actuel président de la Cour suprême. La campagne de "déprivatisation" des actifs mal acquis au cours des années 1990 lui a valu de solides inimitiés – et sans doute son départ du poste de Procureur général –, mais elle conforte l’image d’un homme inflexible déterminé à lutter contre la corruption.
Nul ne sait quand Vladimir Poutine décidera de quitter le Kremlin. Ce qui est sûr, en revanche, c’est que plus le temps passe, plus ce départ sera compliqué pour le système. Autre certitude – le président préparera minutieusement sa succession. Il sait qu’il a été, en 1999, une erreur de casting pour les oligarques et la famille Eltsine qui l’ont mis sur orbite.
Reste que, quel que soit son choix, c’est une génération (celle de quadragénaires au moment de la chute de l’URSS traumatisés par l’éclatement de l’empire) qui va partir. L’après sera, par la force des choses, nécessairement différent de la Russie d’aujourd’hui, quel que soit son prochain dirigeant.
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