L’affaire Thélyson Orélien ou le génie de la bouteille
Les accusations portées contre le romancier Thélyson Orélien, qui aurait eu recours à l’intelligence artificielle (IA) pour écrire C’était ça ou mourir, puis aurait plagié d’autres auteurs dans des textes plus anciens, ont conduit l’Académie Goncourt à retirer le roman de sa première sélection. Le Salon du livre de l’Estrie, de son côté, lui a retiré son statut d’invité d’honneur et les Éditions du Boréal ont suspendu la promotion du livre. Même si le président de l’Académie, Philippe Claudel, a appelé à ne pas « jeter l’opprobre » sur lui, son auteur fait face à la vindicte d’une partie du milieu, qui l’accuse d’avoir franchi une ligne rouge. Peu importe la fiabilité des logiciels de détection, le délit de plagiat rend vraisemblable cette idée qu’Orélien ait recouru à l’IA pour écrire son roman.
Mais pourquoi ce « crime » du recours à l’IA vient-il autant nous chercher ?
Le plagiat est une faute ancienne, condamnée par des lois et des règlements, que des institutions comme le tribunal ou l’université peuvent sanctionner. Il fait des victimes qui peuvent être identifiées, nommées, indemnisées. En revanche, un écrivain qui recourt à l’IA pour écrire un roman ne dépouille aucun auteur en particulier et n’enfreint aucune loi. Il mobilise un outil forgé à partir de milliards de textes puisés dans des centaines de langues.
Un plagiaire trompe son lecteur sur la paternité du livre qu’il a entre les mains, mais il lui donne à lire des pages qu’un être humain a écrites. Le soupçon qui pèse sur Orélien est d’un autre ordre. On lui reproche pour ainsi dire d’avoir commandé à un modèle de langage dépourvu de sentiments et d’expérience vécue l’écriture d’un texte non seulement capable de tromper le lecteur sur sa source, mais dont la source n’a pas même l’humain comme ancrage.
Pourtant, à supposer même qu’Orélien ait fait appel à l’IA, en quoi son texte est-il moins bon, moins vrai ? Quelle que soit la source du texte, la souffrance que le roman donne à lire est bien celle de millions de personnes déplacées. La fiction, ici, ne perd rien de sa « réalité », même si une machine a aidé à l’écrire. Si scandale il y a, il faut le chercher ailleurs.
Le génie
Le scandale tient à mon sens à la relation que nous établissons naturellement entre l’écrivain et sa « création ». Cette relation repose sur une notion très ancienne que nous ne remettons plus guère en question : le génie. Pendant des siècles, le génie a logé hors de celui qui écrit. Homère ouvrait l’Iliade en priant la déesse de chanter à sa place la colère d’Achille. Les Romains prêtaient à chaque individu un genius, esprit tutélaire qui l’accompagnait de la naissance à la mort. Aristote avait certes situé l’exceptionnalité dans le corps même des grands hommes, dans la chaleur de la bile noire qui circulait en eux, mais il a fallu attendre la fin du XVIIIe siècle pour que le génie s’intériorise pleinement et fasse corps avec l’écrivain, au point de se confondre avec sa personne.
Depuis le romantisme, l’œuvre littéraire passe pour l’expression d’une singularité irréductible : un texte vaut parce qu’il porte la marque d’un auteur, d’une voix unique que l’on suppose inséparable de celui qui signe.
Il y a littérature et littérature
On dira que ce principe n’agit pas avec la même force dans tous les secteurs de la production littéraire. Et de fait, on ne s’offusquera pas d’apprendre que les mémoires d’un joueur de hockey aient été rédigés par un prête-plume, ou qu’un auteur de romans policiers à succès puisse compter sur une équipe de scripteurs. Mais c’est qu’une infime partie de la production littéraire réelle peut prétendre aux grands honneurs et aux marques spécifiques de la « haute littérature ». Les Prix du Gouverneur général chez nous, le Goncourt en France sont réservés à cette littérature du « haut du panier », censée illustrer ce que la « littérature littéraire » a de meilleur.
Pour son malheur, peut-être, c’est dans ce circuit que l’ouvrage de M. Orélien s’est engagé. Comme on attend des œuvres candidates à ces prix qu’elles respectent les règles implicites de la grande littérature, la possibilité que C’était ça ou mourir ait été écrit par une intelligence artificielle, et non par son auteur, prend les proportions d’un crime de lèse-littérature. On ne remplace pas aisément le génie créateur, inséparable de la personne de l’écrivain, par le génie d’une bouteille appelée Claude, ChatGPT ou LeChat.
L’avenir de la littérature
L’intelligence artificielle changera-t-elle notre conception de la littérature ? Je ne le crois pas. Le milieu de l’édition, les grands prix, le monde de la librairie mettront rapidement en place des balises pour rassurer les lecteurs. On peut s’attendre à ce que l’institution de la littérature s’interroge sur le « comment » : comment écrire avec les IA, qu’est-ce qui est acceptable, qu’est-ce qui est proscrit, quelle limite ne pas franchir ?
Ces actions ne devraient pas, à court terme, changer en profondeur notre manière d’envisager la littérature. Bien au contraire : l’affaire Orélien et les vives réactions qui circulent dans les médias montrent à quel point nous sommes attachés à une conception du littéraire fondée sur l’ancrage du texte dans le génie de l’auteur.
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