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Monday, September 28, 2026

Dialoguer avec les Anciens, sans culte béat

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À l’aube d’une fraîche matinée du printemps de l’an 458 av. J.-C., une quinzaine de milliers de spectateurs — un gros tiers de tous les citoyens athéniens de plein droit — prennent place dans les tribunes de bois du théâtre de Dionysos, sur le flanc sud de l’Acropole. Avec une grande patience, ils assistent aux préliminaires : la purification du théâtre. Un porcelet est sacrifié et son sang est répandu autour de la scène ; puis, viennent les libations de vin destinées à Dionysos, suivies de la présentation des orphelins de guerre et de l’annonce des honneurs civiques. Le contexte des représentations est à fois religieux et civique, dans une société où il y a identité de la communauté politique et de la communauté religieuse.

Une fois les formalités accomplies, place aux représentations. La tétralogie d’Eschyle est aujourd’hui au programme. Trois tragédies sur le destin des Atrides, jouées dans la foulée, et suivies, en après-midi, d’un drame satyrique — intitulé Protée — qui viendra détendre l’atmosphère, grâce aux blagues grasses des membres du chœur attifés de costumes de satyres.

Les copistes des siècles ultérieurs ayant jugé que la farce de Protée ne méritait pas d’être conservée, c’est la trilogie surnommée l’Orestie que nous sommes invités à voir au théâtre du Nouveau Monde (TNM) ces jours-ci. Ne boudons pas notre plaisir : des 33 tragédies grecques qui nous sont parvenues, il ne se trouve qu’une seule trilogie intacte, et c’est celle dont nos Athéniens vont faire la découverte, en ce matin de printemps, il y a près de 25 siècles.

Et il est exact de parler de découverte, puisque les tragédies n’étaient jouées qu’une fois. Les représentations étaient donc toutes des premières. Certes, les spectateurs connaissaient tous l’Odyssée par cœur et l’histoire de la mort d’Agamemnon et de l’infidélité de son épouse, Clytemnestre, ils la connaissaient depuis toujours. Mais c’est la manière dont Eschyle allait servir le drame qui les intriguait.

Et ils ne furent pas déçus. Dès la première des trois pièces, Agamemnon, Eschyle s’éloigne radicalement d’Homère : il choisit la version de la légende dans laquelle c’est Clytemnestre elle-même, et non son amant Égisthe, qui donne la mort au héros revenu de Troie. De cette rupture initiale avec la tradition découle l’engrenage meurtrier qui donne corps à la trilogie : pour le fils, Oreste, il faut venger le père en tuant la mère et affronter les Érinyes, les divinités qui réclament vengeance à leur tour.

À la tombée du jour de la première journée de l’automne 2026, près de 800 spectateurs ont pris place dans les fauteuils de velours rouge du TNM. Alice Ronfard les avait invités à découvrir son adaptation de la trilogie d’Eschyle.

La metteuse en scène a fait le choix heureux de dialoguer avec les intrigues d’Eschyle, plutôt que de les présenter dans une version ancrée dans une vénération nostalgique. Elle a même poussé la démarche jusqu’à adapter elle-même les traductions usuelles du texte, une adaptation publiée chez Leméac.

Ronfard traite le texte d’Eschyle avec assez de recul pour éviter le piège dans lequel est lourdement tombé l’Odysseus de Christopher Nolan, le blockbuster de l’été : celui de prêter aux Anciens les mêmes modes de pensée, les mêmes valeurs, que celles des Occidentaux contemporains. Après tout, pour les Athéniens parés de leurs plus beaux chitons qui s’entassent dans les gradins de l’Acropole en ce matin du Ve siècle, le recours à la mythologie est encore le mode privilégié de compréhension de l’univers. La question que soulève l’Orestie, celle du libre arbitre de l’individu face à la volonté des dieux qui peuplent son monde, est donc pour eux d’une actualité brûlante.

Lorsque le jeune Oreste tue sa mère pour venger le meurtre de son père, agit-il de son propre ressort ou ne fait-il rien d’autre que d’obéir à l’injonction du dieu Apollon ? Le choix d’Alice Ronfard d’explorer l’intersection entre la volonté humaine et l’exécution de la volonté divine est plus que jamais actuel en 2026, où s’éternisent des conflits armés dans lesquels les belligérants se réclament de leur foi, de leur dieu.

Ronfard a su prendre ses distances avec la représentation originale de la trilogie, pour rendre encore plus transparente sa lecture du texte d’Eschyle. Le chœur, initialement composé de douze hommes jouant indistinctement des rôles masculins ou féminins, est maintenant composé de choreutes de tous les genres et de toutes les origines, ce qui assure une meilleure représentativité de l’ensemble des cités contemporaines.

Pour l’accompagnement musical, la production du TNM a recours aux soins d’un trio de musiciens, là où Eschyle n’utilisait qu’un seul interprète. Au TNM, la présence musicale a pour effet de rythmer le texte, qui est déclamé plutôt que chanté, contrairement à la pratique originale.

On ne reprochera pas à Ronfard certains anachronismes voulus et assumés, comme utiliser les mots « canon » et « fusil » dans les Euménides. On peut même sourire à la réplique d’un juré qui accuse un opposant d’utiliser « la version d’Euripide » de l’histoire d’Oreste, version qui ne sera écrite que 50 ans plus tard.

Quelques réserves costumières, en revanche. Vêtir Cassandre en bimbo disco et habiller Athéna d’un costume digne d’une chanteuse du groupe Abba, ce n’est pas moderniser Eschyle, c’est créer une distraction qui interfère avec la bonne compréhension du propos. Et, contresens encore plus gênant : représenter Apollon comme un double du Dr Frank-N-Furter du Rocky Horror Show et demander, de surcroît, au comédien qui incarne le dieu de jouer le rôle à l’avenant nuit carrément à la compréhension de la scène : Apollon y témoigne avec gravité du rôle de la volonté divine — celle de Zeus lui-même — dans le matricide d’Oreste. Le représenter, lui, le kalòs kágathós par excellence, dans un costume à la limite digne de Dionysos, est carrément hors thème.

En fin de compte, fidèle au propos d’Eschyle, tout en prenant à son égard les distances nécessaires pour le rendre lisible à ses contemporains, l’Orestie d’Alice Ronfard « vaut le détour ». Il faut lui souhaiter un succès égal à celui remporté par Eschyle en 458 av. J.-C. : la couronne de lierre destinée au gagnant du concours de tragédie. Dialoguer avec les Anciens, plutôt que de leur vouer un culte béat, n’est-ce pas là la bonne façon de faire fructifier un héritage en voie de dilapidation ?

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