Mathieu Thomas revisite le roman gothique québécois
Mathieu Thomas nous entraîne dans les dédales du château légendaire de l’intendant Bigot dans L’horreur de Beaumanoir, un roman gothique rédigé à la manière de Lovecraft. L’Histoire n’est pas qu’un élément de décor dans ce récit hanté par la figure du célèbre écrivain de la Nouvelle-Angleterre.
C’est à l’adolescence que Mathieu Thomas a découvert l’œuvre de l’écrivain américain Howard Phillips Lovecraft. Il était d’ailleurs un adepte de L’appel de Cthulhu, un jeu de rôles inspiré de son univers fantastique. « C’est moins une lecture d’adulte, quoi qu’on puisse y trouver de l’intérêt », observe le bibliothécaire de l’Université de Montréal.
L’horreur de Beaumanoir se déroule dans le Québec du milieu des années 2010. On y suit Rodolphe Cartier, un consultant en histoire pour une compagnie française de jeux vidéo basée à Montréal. Après une série d’échecs commerciaux, l’entreprise spécialisée dans l’horreur se tourne vers Lovecraft pour se relancer.
Cartier se voit confier le mandat de se documenter sur l’œuvre du romancier. On l’accompagne dans ses recherches à travers les notices Wikipédia consultées à la va-vite et les ouvrages de fond consacrés à l’écrivain décédé prématurément en 1937, à l’âge de 46 ans. Ce tour d’horizon ludique permet au lecteur de réviser ses connaissances sur Lovecraft. « C’est un roman de bibliothécaire, reconnaît Mathieu Thomas. On découvre avec lui le plaisir de trouver de l’information. »
Par souci de réalisme, l’auteur met de côté les scènes de défilement de vieux microfilms, que l’on peut voir dans les documentaires télé, au profit de recherches froides et banales sur le site Internet de BAnQ. Ce qui ne l’empêche pas de se faire plaisir en imaginant une bibliothèque poussiéreuse accessible par une porte dérobée. « J’ai écrit un livre que j’aurais aimé lire », dit-il.
Basculement
Mathieu Thomas a appliqué la recette de Lovecraft en dessinant un personnage principal embryonnaire, qui sombre dans un univers fantastique à travers les songes. « C’est une lente descente dans la folie. Cartier se pose des questions sur sa santé mentale et il essaie de faire sens de tout ça. »
La vie tranquille de cet antihéros bascule à la suite de sa traversée d’un mystérieux passage piétonnier du Mile Ex, dans l’axe de la rue Saint-Zotique, entre Esplanade et Saint-Urbain. « Cette histoire est beaucoup plus sombre que dans mon premier roman, souligne Mathieu Thomas. Nous sommes à l’époque du gouvernement de Philippe Couillard, que je considère comme vraiment triste. »
La recherche de Rodolphe Cartier le mène à Québec, où Lovecraft a séjourné à trois reprises au début des années 1930. « Ce sont les trois seules fois de sa vie où il est sorti des États-Unis, fait remarquer Mathieu Thomas. Il aimait beaucoup voyager, mais ça l’épuisait. »
Pour reconstituer le trajet de Lovecraft à Québec, Cartier fait appel à l’auteur d’un site Web abandonné, Serge Auger. Ce guide louche et désagréable a la particularité de ne jamais vouloir descendre de son pick-up Dodge RAM. « Il appartient à la droite jambon », lance Mathieu Thomas à propos de ce personnage plus caricatural.
Ruines
Après un détour par Sillery, l’intrigue se transporte à Charlesbourg, en banlieue de Québec. C’est là que se trouvait autrefois le château de Beaumanoir, une résidence de campagne du XVIIIe siècle que la mémoire populaire a associée au dernier intendant de la Nouvelle-France, le sinistre François Bigot.
Les ruines de ce manoir perdu dans les forêts de Charlesbourg ont nourri les fantasmes de romanciers de l’ère victorienne, comme William Kirby, Joseph Marmette et Edmond Rousseau. « Dans leurs histoires, on retrouve toujours des femmes séquestrées ou séduites par Bigot », explique Mathieu Thomas.
L’insertion de ce lieu mythique dans le récit fait écho à l’œuvre de Lovecraft, qui puisait dans le passé lointain de la Nouvelle-Angleterre pour donner de la profondeur à ses histoires. « Je me suis dit qu’il fallait que je parle de la Nouvelle-France pour faire un roman lovecraftien. »
La renommée de Beaumanoir s’est dissipée au milieu du XXe siècle, à la suite du démantèlement de ses dernières pierres. On y retrouve aujourd’hui un quartier de bungalows anonymes, à l’angle des rues du Vice-Roi et du Bourg-la-Reine.
« C’est un endroit oublié, mais qui était un lieu touristique important à une certaine époque », souligne le romancier. Parmi ses premiers visiteurs se trouvent Louis-Joseph Papineau et John Neilson. Thomas relate les détails de leur excursion de septembre 1831, qui a coïncidé avec le « début de la fin de l’amitié » entre ces deux figures du mouvement patriote.
Cette anecdote permet de faire le pont avec Ceux dont on ne redoute rien (Québec Amérique, 2021), le premier roman de Thomas, où il imaginait une rencontre survenue la même année entre Papineau et l’écrivain français Alexis de Tocqueville. « C’est un “Easter egg” », lance l’auteur.
L’horreur de Beaumanoir n’a rien à voir avec les romans historiques de type « saga familiale » que l’on retrouve dans les présentoirs des pharmacies. « Dans ces livres-là, il ne faut surtout pas être ennuyant en mettant trop de dates ou de personnages connus, observe le bibliothécaire. Moi, ce qui m’intéresse, c’est quand un roman nous apprend des choses et qu’il nous plonge au cœur de l’Histoire. »
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