Le Giec à l’épreuve de la transparence

RFI révélait lundi 12 octobre la récompense remise à la co-présidente malaisienne du stratégique groupe III de l’instance onusienne de la science du climat par un fonds d'entreprises pétrolières. Nouvelle illustration, après la mise en cause d’auteurs travaillant aux intérêts saoudiens, de la difficulté du Giec à gérer ses potentiels conflits d’intérêts. La demande de plus de transparence est pressante. L'organisation est réunie cette semaine en Ethiopie pour sa 65e session.
Avec Stefanie Schüler et Jehua Yang
Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec), créé en 1988, ne s’est pas pressé pour embrasser la question des conflits d’intérêts. Et pour cause : historiquement, intérêts privés et casquette au Giec se superposent allègrement jusqu’au sommet de la pyramide. Le Sud-Coréen Hoesung Lee, président lors de l’Accord de Paris (2015-2023) a été économiste au sein de la major pétrolière Exxon puis a siégé au conseil d’administration du conglomérat Hyundai (automobile, charbon…) ; son prédécesseur Rajendra Pachauri (2002-2015) pointait aux conseils d’administration des principales entreprises d’hydrocarbures indiennes. Des voix critiques se sont élevées, en vain.
Ces interférences s’expliquent notamment par le fait qu’on estimait les entreprises indispensables pour comprendre et résoudre les dégâts qu’elles provoquent. C’est aussi ce discours qui laisse la porte des négociations climatiques grande ouverte aux acteurs du pétrole et du gaz comme solutions à la crise. Ce secteur forme même la délégation la plus nombreuse dans les COP climat.
Le cas de la co-présidente du groupe III, Joy Jacqueline Pereira, élue en 2023 et dont nous révélions lundi 12 octobre sa récompense par un fonds créé par des grandes entreprises pétrolières, semble s’inscrire dans l’histoire du groupe d’experts, à l’intersection de la science et de la politique.
Ses auteurs, dont les rapports sont cruciaux pour fonder les politiques climatiques des Etats, ne sont pas hermétiques aux influences extérieures. Entreprises, industriels, Etats souhaitent orienter la science dans le sens de leurs intérêts, compatibles ou non avec l’intérêt général. Le Giec s’est finalement enrichi d’une politique de conflits d’intérêts en 2011, mais d’évidence, elle peine à l’appliquer.
L’expertise de l’entreprise est-elle bienvenue ?
« Il y a différentes formes de conflits d’intérêt. Cela peut par exemple être l’éditeur d’un journal qui serait en lien avec des articles qui seront soumis pour nourrir une évaluation », illustre Valérie Masson-Delmotte, ancienne co-présidente du groupe 1 lors du précédent cycle du Giec (2015-2023). Elle-même est chercheuse au Commissariat à l'énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA). Cet organisme de recherche créé en 1945 est un établissement public à caractère industriel et commercial. Sa mission entre recherche fondamentale et appliquée dans le nucléaire, les renouvelables et les technologies de pointe est de répondre aux besoins industriels ou de défense nationale. Certes bas-carbone, l’énergie d’origine nucléaire comme alternative aux fossiles ne fait pas consensus, dans les sociétés, du fait des risques associés. « Quand j’avais un rôle au Giec, j’ai été particulièrement vigilante à éviter tout potentiel conflit. Par exemple, ne pas du tout toucher au chapitre sur l’énergie lorsque j’ai supervisé le rapport spécial sur le 1.5°C. Les autres co-présidents ont joué ce rôle de supervision », témoigne cette autorité des sciences du climat et de la durabilité.
Le climatologue Jean Jouzel, ancien vice-président du groupe 1 du Giec, estime « tout à fait logique que dans un rapport du Giec, il y ait des experts qui viennent des énergies fossiles, comme il y en a du nucléaire et du renouvelable. Pour le chapitre sur la finance, on fait aussi appel à des gens du secteur financier. » Valérie Masson-Delmotte complète : « Les chercheurs qui travaillent dans l’industriel - bâtiment, automobile… -, donc sur le volet recherche et développement des technologies qui permettent de décarboner, ont une expertise sur les leviers d’actions qui complète celle du monde académique : sur la manière dont les innovations peuvent se déployer, quels sont les obstacles, les limites, les coûts et les conditions pour leur déploiement. »
Mais les rapports du Giec ne sont pas, en théorie, issus de nouvelles recherches : les experts évaluent les milliers d'études déjà existantes qu'ils synthétisent dans des sommes de 2000 à 4000 pages, à travers un processus long d'au moins cinq ans, très stratifié et rigoureux. Il serait donc possible, selon Yamina Saheb, ex-autrice principale au groupe III pour le dernier rapport, d’envisager cette instance sans représentants du monde de l’entreprise. « En tant qu’académique, dans mon domaine, je suis capable d’analyser les données publiques qui viennent de l’industrie. »
Qui finance ?
Plus préoccupants sont les auteurs qui se déclarent employés par des centres de recherches, et dont les programmes peuvent être financés par l’industrie fossile ou le secteur privé. C’est le cas de plusieurs conflits d’intérêts du groupe III cernés par l’enquête. « Quand on fait la sélection des auteurs, on n’a pas du tout d’information sur qui finance les recherches faites par les chercheurs, confirme Valérie Masson-Delmotte. Cela devrait être explicite. »
En effet, la politique des conflits d’intérêts du Giec indique, très timidement : « Les intérêts financiers ne doivent être déclarés que s'ils sont significatifs et pertinents. Ceux-ci peuvent inclure (…) les sources de financement de la recherche provenant du secteur privé. »
Le financement questionne donc, aussi, le statut de bénévole des experts du Giec et de sa direction. Pour vivre, ils travaillent nécessairement ailleurs, logiquement dans le même domaine d’expertise que ce pourquoi le Giec l’a recruté.
Le risque du conflit d’intérêt au Giec dépasse en outre les seuls liens entre public et intérêts privés. Saudi Aramco est publique, tout comme Kapsarc, ce Centre d’études et de recherche pétrolières du roi Abdallah pour lequel travaillent cinq auteurs du groupe III.
« Le Giec devrait renforcer ses procédures »
« La mise en œuvre juridique des règles de conflits d'intérêts dépend du cadre spécifique à chaque processus », explique Sébastien Duyck, juriste au Centre pour le droit international de l'environnement. Plus explicitement : « Le Giec devrait renforcer ses procédures, sur le modèle de ce qui a été fait dans le domaine de la santé, par exemple. Il faut des règles strictes quand il s’agit de gouvernance publique. »
L’Organisation mondiale de la santé (OMS), pour laquelle il existe un « conflit fondamental et inconciliable entre les intérêts de l’industrie du tabac et ceux de la santé publique », a été citée en exemple par plusieurs de nos interlocuteurs. Sa Convention-Cadre de 2005 exclut toute collaboration (financement, partenariat) entre les Etats et l’industrie du tabac et exige la « mise en place d’un code de conduite pour les responsables publics en charge des politiques de santé publique ». Notamment une totale transparence absolue dans les réunions pouvoirs et aucun lien d’intérêt, passés ou présents.
La manière de gérer ces conflits se posait exactement dans les mêmes termes pour la mise en place d’un « Giec » des produits chimiques, comme nous l’expliquions il y a deux ans. Le Panel intergouvernemental sur les produits chimiques a depuis été créé, le 20 juin 2025, et rejoint le Giec et son équivalent pour la biodiversité (IPBES) dans les grandes interfaces science-politique. Les enjeux de données et de savoirs techniques détenus par le secteur pétro-chimique y sont encore plus importants.
L’exigence de transparence ne fait pas l’unanimité
« Ce qui est important, pour moi, c’est que la déclaration de conflit d’intérêts soit faite de façon sincère, ce qui n’est peut-être pas tout le temps le cas, puis qu’elle soit examinée par le bureau du Giec », indique encore Jean Jouzel.
C’est en effet aux auteurs du Giec de mettre à jour, chaque année, leurs potentiels conflits d’intérêts. Mais « le Giec n'a aucun moyen de les contrôler ces auto-déclarations », souligne une source qui a siégé au bureau exécutif du Giec pour qui « la procédure est floue ». Et les formulaires ne sont pas rendus publics.
Le Giec est supervisé par un bureau exécutif de 34 personnes comprenant notamment le président, les trois vice-présidents, les co-présidents et vice-présidents des groupes de travail, élus par les gouvernements. Il a la charge de sélectionner les auteurs selon des critères de publications scientifiques, d’origine géographique, de genre, de représentation des disciplines. Pour le septième rapport en préparation, plus de 4000 candidatures ont été envoyés à l’instance, hébergée à l’Organisation météorologique mondiale (à l’ONU, en Suisse) et doté d’un petit budget six millions d’euros.
Ce même bureau (sans les vice-présidents de groupe) sert aussi de comité d’examen des conflits. Yamina Saheb, qui n’est plus au Giec, vient seulement de découvrir son existence à l’occasion de l’enquête journalistique, signe de l’opacité de la procédure.
Lorsque le bureau se réunit formellement, siège également un représentant de l’Etat de chaque membre. « Cela devient tout de suite une sorte de mini-sessions plénières [quand politiques et scientifiques siègent pour approuver un rapport] avec des techniques d’obstruction pour limiter la capacité à améliorer le fonctionnement du Giec. Les représentants de ces pays font entendre leur voix sur tous les sujets. J’ai vu ça comme un frein aux préoccupations purement scientifiques », témoigne Valérie Masson-Delmotte. « J’aurais voulu du Giec l’évolution d’un certain nombre de pratiques, mais ma demande a été bloquée notamment par les représentants de l’Arabie saoudite, de l’Inde et d’autres. » Pour la scientifique, outre la déclaration, devraient aussi être publiés les enregistrements des sessions du bureau et des plénières d’approbation des rapports. « L’absence de transparence permet différentes formes d’influence. »
Dans son enquête, L’Humanité rappelle qu’en 2024, l’instance « avait préconisé de réformer la procédure ». En vain : le négociateur saoudien avait estimé que des changements seraient « inutiles ».
À lire aussiAu Giec, le cadeau empoisonné du pétrole malaisien à une co-présidente
> A suivre : Au Giec, entre technologies et sobriété, comment fonctionnent les jeux d’influence ?
KioskNews shows a cleaned-up reading view extracted from the publisher’s page — the original always lives on their site, not ours.