"Un cauchemar moderne et grotesque" : pourquoi l'auteur autochtone Tommy Orange a désormais "envie de quitter l’Amérique"

Tommy Orange : C'est une chose assez mystérieuse, et parfois cela semble presque masochiste parce que c'est difficile et que cela s'accompagne de beaucoup de haine de soi, au point de se demander pourquoi on continue à le faire. Mais la douleur produit un effet différent lorsqu'elle n'est pas formulée ou exprimée, lorsqu'elle vit à l'intérieur de vous et que vous êtes incapable de faire sortir la raison de sa présence. L'articulation de la douleur est utile. Le processus est douloureux, mais au bout du compte, on en sort meilleur.
Comment est-ce que vous décririez l'Amérique d'aujourd'hui à un Européen comme moi ?
Tommy Orange : Hier soir, un auteur disait que nous sommes fondamentalement dirigés par un troll d'Internet. Nous passons déjà tellement de temps en ligne, nous nous sentons presque tous malades de voir combien de temps nous passons sur nos téléphones et comment cet espace numérique nous affecte. Mais avoir à la tête du pays la version la plus toxique de tout ce qui existe en ligne, tout en faisant des choses dans la vraie vie qui vous affectent directement, c'est un cauchemar absolu. Un cauchemar moderne qui n'a rien à voir avec les dictateurs du passé : c'est singulier, répugnant et grotesque d'une manière très difficile à assimiler. Au point où j'ai envie de partir.
Pourquoi un personnage comme Donald Trump a été capable d'accéder deux fois à la présidence des États-Unis ? Est-ce qu'on sait identifier une ou plusieurs raisons ?
Tommy Orange : Il utilise en partie le vieux manuel que tout le monde connaît dans les pays coloniaux : vous blâmez les immigrés et vous promettez aux gens que tous leurs problèmes vont disparaître dès qu'on les aura mis dehors. Ils font campagne là-dessus, alors que ce qu'ils ont vraiment en tête, c'est de s'enrichir, d'acquérir plus de pouvoir, tout autre chose que ce sur quoi ils ont fait campagne.
La première fois, je pouvais à peu près le comprendre : les gens voulaient quelque chose de différent, il y a un mouvement de balancier qu'on retrouve ailleurs, où l'on va à gauche puis à droite. Mais la deuxième fois, j'ai beaucoup plus de mal à comprendre et à expliquer.
Et la deuxième fois ?
Je pense qu'il y a un certain profil d'homme blanc médiocre qui voit en Trump quelqu'un qui projette de la puissance et qui le représente. Ces hommes se sentent menacés par un pays qui, à partir d'Obama par exemple, a commencé à raconter une histoire où nous sommes quelque chose de divers et de nouveau. La grandeur dont parle Trump est liée au fait que les hommes blancs soient au pouvoir. Mais nous ne ressentons pas cette grandeur : pour une personne de couleur, pour une femme ou pour un autochtone, l'époque vers laquelle il pointe le doigt n'avait absolument rien de grandiose. Il envoie des signaux à une population très précise. Nous sommes soit dans les derniers soubresauts du règne sans partage des hommes blancs âgés dans ce pays, soit c'est la fin du pays tout entier.
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