Le difficile équilibre entre trop et pas assez
Chaque jour est un recommencement, dit-on. Se réinventer soi-même en moins de 24 heures n’est cependant pas une mince affaire. C’est le défi que devait relever Christine Fréchette après sa contre-performance au débat de mardi soir. Ce sera malheureusement pour une prochaine fois.
Lors de la course à la chefferie de la CAQ, on avait reproché à Christine Fréchette d’avoir paru hésitante dans les débats avec Bernard Drainville, qui avait été déclaré aussi nettement vainqueur que Paul St-Pierre Plamondon l’a été à l’issue du Face-à-face à TVA.
Forte de cette expérience, la première ministre a voulu rectifier le tir et se montrer plus mordante, particulièrement face au chef du PQ, son principal adversaire dans la présente campagne. M. Drainville, qui jouait le rôle du chef péquiste dans les simulations préparatoires l’avait sans doute encouragée en ce sens.
Les métamorphoses ne doivent cependant pas être trop radicales. Entre trop et pas assez, l’équilibre n’est pas toujours facile à trouver. Mardi soir, Mme Fréchette s’est montrée trop agressive — ce qu’on reproche plus facilement à une femme —, plus froide qu’à son habitude, un peu condescendante. On a beau dire que l’attaque est la meilleure défense, son désir d’enterrer le bilan de huit ans de caquisme était trop criant.
La transformation de PSPP a été plus heureuse. L’impulsivité et l’attitude désagréable qu’on lui a souvent reprochées depuis deux ans semblaient avoir disparu. Calme, presque souriant, conciliant avec ses adversaires, on se serait presque cru en 2022, quand on l’avait trouvé si rafraîchissant. Cet homme posé, qui se dit prêt à collaborer avec Mark Carney, n’avait pas l’air très inquiétant. Tout cela pourrait évidemment changer le 6 octobre.
Mercredi, sur les ondes de Noovo, Mme Fréchette ne semblait pas avoir récupéré. Il est vrai que le format du débat, qui forçait les cinq chefs à expédier des sujets parfois complexes en 30 secondes, leur permettait difficilement d’expliciter leur pensée, mais la première ministre paraissait un peu éteinte.
Alors qu’elle plaide depuis le début de la campagne la nécessité d’assurer la plus grande stabilité possible pour faire face à l’agression de Donald Trump, et qu’elle brandit l’incertitude créée par la perspective d’un référendum, le tirage au sort ne lui a pas permis d’en découdre avec le chef du PQ.
Comble de malheur, c’est avec Charles Milliard que M. St-Pierre Plamondon a pu en débattre, lui qui ne demande pas mieux que de convaincre les électeurs fédéralistes de rallier le PLQ, en présentant son chef comme le véritable chef du NON. M. Milliard lui a rendu la politesse en accusant la CAQ d’être passée maître dans l’art de casser du sucre sur le dos des immigrants, sans adresser le moindre reproche au chef du PQ.
Les deux débats ont permis à M. Milliard de donner enfin l’impression d’être dans le coup. Rien dans son programme n’est de nature à frapper les imaginations, mais il projette une image sympathique et il a un bon sens de la répartie. Dans le poste de chef de l’Opposition officielle, sa civilité contribuerait sans doute à assainir le climat à l’Assemblée nationale, mais on a encore du mal à l’imaginer dans le fauteuil de premier ministre.
Personne ne peut douter qu’il soit le fédéraliste le plus inconditionnel. Cela fait même partie de son problème auprès de l’électorat francophone. Il a poussé le bouchon un peu loin en déclarant que c’est un « privilège » pour le Québec de faire partie du Canada. Les Québécois ont beau être tombés en amour avec Mark Carney, cela ne fera pas oublier deux siècles et demi d’histoire. À défaut de souveraineté, le « partenariat » bien peu exigeant proposé par Mme Fréchette apparaît comme la distance minimale à observer avec Ottawa.
Philippe Couillard, dont la mère était d’origine française et avait des sympathies souverainistes, était lui aussi un amoureux du français, mais il disait « miser sur la confiance et l’optimisme » pour en assurer la pérennité. Les propositions de M. Milliard en matière de langue donnent à penser que les lunettes roses viennent avec le poste de chef du PLQ.
D’un débat à l’autre, Éric Duhaime est égal à lui-même. Pourquoi changer une formule gagnante ? Son programme a le mérite de la simplicité du bulldozer. Le format du débat à Noovo lui convenait parfaitement. Il lui suffit de varier un peu ses « lignes » pour amuser son public, mais il faut un humour assez particulier pour présenter l’exploitation du gaz de schiste comme un bienfait pour l’environnement et qualifier d’idéologues ceux qui s’opposent à la privatisation de la pratique médicale.
Puisqu’il ne s’accorde lui-même aucune chance de prendre le pouvoir, il peut alimenter le fantasme de ceux qui rêvent de donner un grand coup de pied dans la baraque. Cela permet de se défouler sans vraiment réfléchir aux conséquences. Face à ceux que le chef du PCQ appelle les « quatre apôtres du statu quo », quel mal y a-t-il à se donner un « chien de garde » ?
Le visuel a son importance dans un débat télévisé. Lors des deux débats, les couleurs vives que portait Ruba Ghazal tranchaient avec les sombres vêtements de ses adversaires. Comme pour illustrer le contraste entre la prodigalité de la plateforme de QS et l’austérité commune aux quatre autres.
Les intentions de vote dont les sondages créditent son parti ne sont pas la hauteur de la qualité de la campagne de Mme Ghazal. Sa conclusion du débat de mardi soir résumait parfaitement son message : « Est-ce qu’on continue à démanteler les services publics ou est-ce qu’on se donne un nouveau projet de société » ? M. Duhaime aurait sans doute pu ajouter : « Et on s’enfonce encore plus dans le trou ».
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