Transmettre le goût d’une nation, ça commence à l’école
Permettez-moi d’abord de vous féliciter pour votre victoire. Je vous interpelle directement, et personnellement, car, dans les prochains jours, vous aurez à nommer un titulaire du ministère de l’Éducation, qui prendra les commandes de nos classes. Ce choix est important. Dans les 60 dernières années, ils ont été plus d’une trentaine à s’y frotter. Remplis de bonne volonté, ils se sont démenés en vain : notre système d’éducation est aujourd’hui en grande partie brisé.
On répète que vous avez la nation québécoise à cœur, du moins, c’est ce que vous nous dites, et je veux bien vous croire. Mais si nous voulons que la nation québécoise survive et même perdure, il faudra commencer par faire quelque chose de très simple : faire aimer et faire découvrir le Québec à nos enfants d’ici et d’ailleurs.
Oui, ouvrons les fenêtres de nos classes et de nos maisons sur le monde, faisons découvrir à nos enfants ce qui se crée ailleurs et donnons-leur accès aux autres cultures, aux autres langues et aux autres façons de voir le monde. Mais avant de leur demander de regarder partout autour d’eux, assurons-nous qu’ils sauront aussi reconnaître d’où ils regardent le monde.
C’est simple : il faut connaître le Québec pour mieux comprendre le monde et découvrir le monde pour mieux comprendre le Québec. Parce que pour être fier d’être Québécois, il faut d’abord connaître la culture québécoise.
C’est peut-être ça, finalement, transmettre le goût d’une nation. Et cela commence dès l’école.
Notre culture doit y bouillonner, notre littérature doit s’y écrire, s’y lire, s’y discuter. Nos artistes doivent pouvoir entrer dans nos classes. Nos écrivains, nos musiciens, nos cinéastes, nos créateurs doivent devenir des visages familiers pour nos enfants.
Dernièrement, j’ai fait une activité d’écriture sur une chanson de Daniel Bélanger avec mes élèves. Nous devions créer un nouveau couplet à la chanson Dans un spoutnik. Personne ne connaissait Daniel Bélanger dans ma classe. Personne. La pomme n’est pas tombée loin de l’arbre : on a appris cette semaine que le Québec fait partie des marchés où les artistes nationaux sont le moins écoutés, avec une part de 6 % à 12 %. Je me suis demandé comment on pouvait attendre de nos jeunes qu’ils aiment leur culture si on ne leur donne même pas les moyens de la connaître.
Le problème, c’est que nos écoles sont si pauvres en culture que, lorsqu’on y trouve des bibliothèques, elles sont souvent sans bibliothécaire. Là-bas, ce sont les parents bénévoles qui organisent des levées de fonds pour acheter des livres. Mais qu’arrive-t-il aux écoles où il n’y a pas de parents bénévoles ? À celles où les familles n’ont tout simplement pas le temps, les moyens ou la possibilité de s’impliquer ?
Est-ce que l’accès aux livres devrait dépendre de la capacité d’une communauté à organiser des collectes de fonds ? L’État ne devrait-il pas s’assurer qu’il existe, dans toutes les écoles, une bibliothèque digne de ce nom ? Au moins une base commune, un minimum de livres accessibles à tous les enfants, peu importe l’école qu’ils fréquentent, pour donner des chances d’apprivoiser et d’aimer la lecture à chaque petit garçon ou petite fille qui veut découvrir un nouveau monde au travers des lettres.
Et pendant que la culture chuchote ou se tait à l’école, notre langue française est malmenée par la marée américaine et anglophone qui nous entoure. Remarquez, elle est aussi malmenée à l’intérieur même de nos écoles. J’ai parfois l’impression que nous accordons à notre langue beaucoup moins d’attention et d’amour qu’elle ne le mérite.
Pourtant, lorsqu’on veut qu’une chose perdure, on sait ce qu’il faut faire : lui donner de l’amour.
La lecture, elle, est le pilier de notre culture. Bien lire, ce n’est pas seulement réussir son examen de français. C’est comprendre les subtilités d’un texte qui raconte notre histoire et ses nuances. Pour la survie d’un peuple, vous conviendrez, M. St-Pierre Plamondon, que c’est primordial. Pour comprendre un problème de mathématiques, un contrat, une consigne, un article, un poème, une chanson, il faut savoir lire, et même bien lire. Surtout, lire permet d’apprendre à penser.
Lorsque vous choisirez votre ministre de l’Éducation, choisissez quelqu’un qui comprend que l’éducation n’est pas qu’une dépense à gérer ou un ministère à administrer. C’est l’endroit où nous décidons, chaque jour, ce que nous voulons devenir comme nation.
Les défis de l’école sont multiples. Je pense à l’école à trois vitesses, à la rétention du personnel, à la composition de la classe, à la vétusté des écoles, et j’en passe. Nous voulons tous la même chose : que le Québec résiste comme les Gaulois l’ont fait dans la Gaule de Goscinny et Uderzo. Nous voulons que nos petits-enfants parlent encore français dans 100 ans, et leurs enfants également, dans 150 ans.
Nous devons travailler main dans la main pour que notre culture, notre peuple — un peuple qui, comme tous les autres, continue de changer et de redéfinir son identité — puissent traverser la patine du temps.
Et pour cela, une chose me semble évidente : lorsqu’une culture est partagée, lorsqu’elle est aimée, lorsqu’une langue est vivante et qu’on souhaite la transmettre, c’est parce qu’on l’a apprivoisée tôt, dès la petite école.
C’est là, dans le secret des classes, que se construisent les premiers liens avec les mots, les histoires, les chansons, les livres, les auteurs, l’histoire et la culture. C’est ainsi qu’on peut mieux comprendre ceux qui étaient là avant nous pour mieux préparer le terrain à ceux qui seront là après nous.
J’ai invité plusieurs de vos collègues à venir nous visiter en classe, et tous m’ont répondu de la même manière : par un silence sans équivoque. Alors, je tente ma chance de votre côté, Monsieur le Premier Ministre.
Si vous avez besoin de savoir comment fonctionne réellement le milieu scolaire, je suis prêt à me déplacer. Je peux même prendre une de mes journées de maladie pour venir vous rencontrer à Québec et vous donner l’heure juste.
Pas la version policée qui émaille des rapports, pas la version froide issue des statistiques, ni celle qu’on imagine derrière un bureau. Je vous parle de celle du terrain. Mais dépêchez-vous avant que l’intelligence artificielle ne vienne prendre possession de notre intelligence collective…
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