«Gentle Monster»: un agresseur si proche
Lorsqu’elle va ouvrir la porte ce jour-là, Lucy Weiss, pianiste célèbre, ignore que son monde est sur le point de basculer. Et voici qu’entrent, mandat de perquisition en main, des forces de l’ordre menées par l’enquêtrice spéciale Elsa Kühn. Rapidement, on saisit ordinateurs et appareils électroniques. Sous le regard médusé de Lucy, Philip, son mari et le père de leur fils, est emmené afin d’être interrogé en lien avec des accusations de possession et de production de matériel pédopornographique. En exclusivité, Marie Kreutzer parle de Gentle Monster, son film clivant, dans lequel Léa Seydoux livre une performance extraordinaire.
De fait, lors de la présentation de Gentle Monster en compétition officielle à Cannes, à peu près tout le monde s’est entendu sur le brio de l’actrice. En revanche, les réactions par rapport au film proprement dit ont été polarisées. Or, si le sujet est glauque, l’approche de la cinéaste ne l’est pas.
« C’est un article paru dans un journal allemand en 2020 qui a tout déclenché », révèle la scénariste et réalisatrice autrichienne lors d’un entretien virtuel.
« On y relatait le démantèlement d’un réseau de pédocriminels en Allemagne, en détaillant non seulement l’enquête, mais aussi certains cas précis. Ces affaires m’ont fait prendre conscience que les agresseurs sont très souvent bien plus proches qu’on le pense ; on a en tête des stéréotypes de pédocriminels, alors qu’il s’agit généralement de personnes très proches des enfants. »
C’est sa réaction viscérale audit article, et aux autres lus subséquemment, qui poussa Marie Kreutzer à créer le personnage de Lucy.
« Il a toujours été évident pour moi que l’histoire serait racontée du point de vue de la conjointe, car je suis moi-même une femme et me suis moi-même demandé après avoir lu tout ça : “Comment réagirais-je ? Que ferais-je si c’était mon conjoint ?” C’est de là que je suis partie avec le personnage de Lucy. L’histoire a toujours été vue à travers son regard. Elle a pris forme très organiquement. »
Ces légères tensions
Ainsi Marie Kreutzer fit-elle de Lucy une musicienne parce qu’elle désirait que le couple soit composé d’artistes — Philip est documentariste et réalisateur pour la télévision.
« Je voulais avoir l’impression qu’ils auraient pu faire partie de mon cercle d’amis. »
Marquant une pause, la cinéaste confie : « Dans les premiers temps qui ont suivi mes lectures, je ne pouvais plus regarder les familles que je croisais de la même manière. Et j’ai alors compris quelque chose de terrible, à savoir que je devais fort probablement, moi aussi, connaître des auteurs de tels crimes. »
Et de fait, en 2023, l’acteur Florian Teichtmeister, qui était au générique de Corsage, le film précédent de Marie Kreutzer, fut inculpé pour possession de matériel pédopornographique. Dès l’automne 2021, des rumeurs avaient circulé, mais l’acteur avait alors nié en bloc, y compris auprès de la cinéaste.
Justement, dans Gentle Monster, on peut voir à quel point Philip se montre persuasif dans ses explications : c’est en l’occurrence l’un des aspects les plus perturbants du film, car on partage en ces occasions la perspective de Lucy. Lucy dont on ne sait pas toujours, sur le coup, ce qu’elle pense réellement…
Est-elle convaincue par la sincérité de Philip ? Fait-elle semblant de le croire parce que le déni est moins douloureux ? Cache-t-elle ses émotions véritables afin de ne pas lui donner de prise sur elle ? Trouble et inconfort.
« Ces ambiguïtés, ainsi que ce que j’appelle l’atmosphère ou la “température” entre les gens, c’est quelque chose auquel je m’attarde toujours dans mes films. Parce que ça correspond à ce que j’observe dans la vie réelle — au sein des familles, des groupes, lors des conversations ou même dans un cadre professionnel. Vous savez, ces légères tensions qu’on perçoit, parfois, mais sans trop savoir d’où elles proviennent et ce qu’elles signifient ? Ce genre de phénomènes me passionne, et c’est un aspect central de mon écriture. »
Sous-textes et contradictions
Pour autant, le film ne maintient pas indéfiniment le public dans le doute. Pour chaque question soulevée ou presque, il est ultérieurement des moments clés où les paroles et surtout les actions de Lucy dissipent toute ambiguïté. Sans oublier le volet concernant les autorités.
À ce propos, l’enquêtrice spéciale Elsa Kühn est un personnage très important né de l’admiration de la cinéaste pour les agents spéciaux spécialisés dans la lutte contre la pédocriminalité rencontrés en cours de recherches. Là encore, il y a ce que la policière partage avec Lucy, et ce qu’elle tait.
« Lorsque les acteurs entrent en jeu et que l’on commence à diriger ces scènes pour leur donner vie, il y a toujours une première prise où je ne dis rien, où je les laisse agir librement et interpréter la scène selon leur propre vision. Ils disposent d’une totale liberté d’interprétation. Ensuite, nous travaillons sur ces “températures” entre les personnages pour une même séquence ; nous explorons diverses pistes. Je ne cherche jamais à refaire des prises simplement pour “améliorer” le résultat : je préfère jouer sur différents registres de sous-texte. Il arrive parfois que le sous-texte — ce que le personnage pense ou désire à cet instant précis — soit en totale contradiction avec ce qu’il dit. Tout comme dans la vie. Au cinéma, c’est souvent de ce décalage que naît la tension. »
Ne serait-ce qu’une personne
Tendu, Gentle Monster l’est certainement, mais le film est surtout d’une grande sobriété. C’est en phase avec les intentions de Marie Kreutzer, qui souhaite alerter et non choquer.
« Je suis heureuse que les gens comprennent le message et y réagissent aussi vivement. Dans le meilleur des cas, un film peut susciter des émotions, amener de nouvelles réflexions, provoquer des échanges et des discussions, voire faire évoluer des points de vue ou amener à vouloir en savoir plus. C’est d’autant plus précieux ici que, si les gens se sentaient davantage concernés, nous pourrions accomplir énormément de choses en matière de prévention. Si une seule personne rentre chez elle après le film et décide, un jour, d’approfondir un vague malaise ou une de ces “tensions” indicibles évoquées plus tôt, alors ça en aura valu la peine. »
Le film Gentle Monster prendra l’affiche le 30 octobre puis sortira sur Netflix le 18 novembre.
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