Guérir nos jeunes, c’est politique
Maintenant que l’on a un nouveau gouvernement provincial, il me prend l’envie de relancer la demande d’états généraux sur l’éducation, et de réclamer qu’on se penche de toute urgence sur la qualité des services que l’État offre à nos enfants — et ce, en vous bombardant de statistiques et d’études sur la santé mentale des jeunes toutes plus alarmantes les unes que les autres.
Sauf que les statistiques sur la dépression, l’anxiété et les idéations suicidaires, c’est aride. Pour vous transmettre mon sentiment d’urgence d’agir, je me dis qu’il vaut probablement mieux vous parler d’abord de l’ado que j’ai été, et qui a vécu les trois.
J’écris ici ce que j’aurais aimé savoir à l’époque.
Il m’aurait été très utile de savoir, à 15 ans, comment le système nerveux de tout Homo sapiens a été optimisé pour assurer la survie de l’espèce lorsqu’on est placé dans une situation qui évoque une forme de danger ou d’insécurité. On a depuis popularisé une meilleure compréhension des réactions de notre corps aux situations de stress, comme la réponse combat-fuite (fight-or-flight), à laquelle on ajoute parfois le figement (freeze).
J’aurais aimé savoir que la dépression, particulièrement chez les mineurs (qui ont nécessairement peu de contrôle sur leurs circonstances), prend souvent des allures d’état de figement prolongé. Lorsqu’on se sent pris au piège, le système nerveux fige devant un danger perçu. Dans une situation sans issue et que l’on ne contrôle pas, ni le combat ni la fuite ne sont possibles, alors on « fait le mort », pour ainsi dire. C’est l’« état dorsal vagal », dans le jargon. Une forme de paralysie, de dissociation, d’apathie, de détachement du réel, de soi et des autres.
Au fond, plusieurs des symptômes associés à la dépression décrivent des gens pris à « faire le mort » durant des mois ou des années. La dysfonction exécutive. Le brouillard mental. Le sentiment de vide, de ne rien vraiment sentir ou goûter, de ne pas vivre pleinement. Les efforts prodigieux qui peuvent être requis ne serait-ce que pour sortir du lit. Sans parler de ceux nécessaires pour socialiser. Un état de léthargie, d’anesthésie — plus ou moins fonctionnel, selon la gravité de la situation.
J’aurais aimé le savoir à 15 ans, parce que lorsqu’on comprend mal la santé mentale, on en vient à se haïr pour ses propres symptômes. Sans littératie minimale sur le cerveau et le système nerveux, on se rabat sur des explications de faillite morale : « Je suis lâche, je suis incapable, je suis le problème. » Ce qui aggrave l’état.
Le détachement, la paralysie émotionnelle et, surtout, le sentiment d’être pris au piège expliquent aussi les comportements risqués et parfois autodestructeurs que peut adopter un ado dépressif. Comment un ado peut-il comprendre le danger si, implicitement, la sécurité (matérielle, affective, sociale…) lui semble inatteignable ou irréelle, de toute façon ?
L’anxiété est une autre réaction tout à fait explicable au sentiment de danger. L’anxiété, au fond, s’articule le plus souvent comme une habitude cognitive de l’hypervigilance. On sursurveille ses mots, ses gestes, son apparence, les réactions, les mots, les émotions des autres. Bref, on guette un ensemble de microsituations du quotidien pour voir s’il n’y aurait pas là un potentiel de danger ou d’échecs qui ne seront pas pardonnés — bref, de conséquences adverses.
Un cerveau anxieux est un cerveau qui programme une hypervigilance (épuisante) comme une adaptation (profondément coûteuse) au sentiment que le monde tout autour de lui est imprévisible et est une source potentielle d’une infinité de problèmes à anticiper sans arrêt.
Revenons-en aux études dont j’avais envie de vous bombarder. Tel-jeunes, dans son dernier Portrait croisé des réalités des adolescentes au Québec, nous parlait d’une dégradation importante de la santé mentale des jeunes de 12 à 17 ans, particulièrement chez les jeunes filles et les personnes LGBTQ+. On nous dit que 32 % des ados disent ressentir de l’anxiété chaque semaine : 40 % des jeunes filles et 24 % des garçons. Les demandes d’aide à Tel-jeunes ont explosé au cours des dernières années, et les appels touchent à des questions de plus en plus sévères.
L’Institut de la santé publique du Québec nous dit que 11 % des filles de 15 à 19 ans ont eu des idéations suicidaires sérieuses au cours des 12 derniers mois. Et la Direction régionale de santé publique de Montréal a souligné à la fin août que, chez les élèves du secondaire de la métropole, les inégalités de santé allaient de pair avec les parcours scolaires différenciés. On voyait dans son analyse que la santé mentale des jeunes était particulièrement précaire dans les écoles publiques, et que les inégalités dans le système scolaire avaient une incidence sur le bien-être des jeunes.
En septembre a été publiée une première étude sur la santé mentale des jeunes Québécois de 15 à 19 ans d’origine maghrébine, une initiative du Conseil de la communauté maghrébine au Québec et du Centre d’écoute et d’aide pour les Maghrébins au Québec. Là aussi, on voit que l’environnement social joue sur la santé mentale. Quand les jeunes ne se sentent pas tout à fait inclus dans leur culture d’origine tout en étant incompris (voire rejetés) par les institutions où ils évoluent, il ne faut pas être surpris que la détresse psychologique ne soit pas rare.
En France, les statistiques de la Santé publique sur la santé mentale des adolescents dressent aussi un portrait très sombre de la situation. Quelque 20 % des lycéens ont eu des idéations suicidaires au cours des 12 derniers mois, et 15 % des lycéens ont déclaré avoir déjà fait une tentative de suicide au cours de leur vie. La jeunesse française se révolte contre ce monde où elle se sent négligée et dans lequel son bien-être — sans compter son avenir — ne lui semble pas assuré. Pour l’instant, la réponse politique se résume surtout à de la stigmatisation et à de la violence.
Revenons-en à la proposition de mener des états généraux sur l’éducation au Québec. Où, contrairement à la France, le couvercle de la marmite n’a pas encore sauté. Sommes-nous toutefois bien conscients d’à quel point la pression monte ? Savons-nous que, quand les jeunes vont si mal, c’est à nous, les adultes, non seulement d’agir pour les soigner, mais aussi d’agir sur les causes profondes de leurs insécurités ? Savons-nous que guérir les jeunes demande des solutions politiques ?
Besoin d’aide ?
Contactez Info-Social au 811 pour obtenir de l’aide ou de l’information concernant votre santé mentale ou celle d’un proche.
Si vous pensez au suicide ou vous inquiétez pour un proche, des intervenants sont disponibles en tout temps au 1 866 APPELLE (1 866 277-3553), par texto (535353) ou par clavardage à suicide.ca.
KioskNews shows a cleaned-up reading view extracted from the publisher’s page — the original always lives on their site, not ours.