Tirer des roches aux Anglais
Sur la question linguistique, certains me trouvent difficile à suivre.
J’ai été, je crois, le premier à réclamer qu’une connaissance du français au point d’entrée soit obligatoire pour tous les futurs immigrants, y compris temporaires (sauf agricoles). La mesure est maintenant timidement intégrée. J’ai été le premier, je crois, à réclamer que les finissants des cégeps et universités anglophones soient testés sur leur connaissance du français comme condition éliminatoire de l’obtention du diplôme. Nous n’y sommes pas encore, mais il y a des progrès. J’ai été le premier, j’en suis certain, à déclarer que le maintien d’une majorité ayant le français comme langue d’usage à Montréal devait être un objectif national et que des mesures devaient être prises en ce sens. J’attends encore.
Pourtant, je me suis opposé à des résolutions sur le retour de l’unilinguisme français dans l’affichage. Pourtant, j’ai été lent à appuyer l’extension de la loi 101 au cégep et ne l’ai fait que lorsque des données probantes ont attesté de l’effet anglicisant sur les allophones et les francophones de leur présence au cégep anglo. Pourtant, je suis et serai toujours fier d’avoir fait dire à Lucien Bouchard au Centaur, en anglais, « lorsqu’on se rend à l’hôpital, on a peut-être besoin d’un test de sang, mais certainement pas d’un test de langue ».
J’ai toujours considéré que, dans la panoplie des mesures avancées par certains militants de la langue, on trouvait une catégorie contre-productive, que je regroupe sous le vocable « tirer des roches aux Anglais ».
Un jour qu’un groupe venait présenter un mémoire à l’Assemblée nationale réclamant de retirer l’obligation qu’ont les hôpitaux, y compris en province, d’offrir des services en anglais sur demande, j’ai voulu, à titre de critique du Parti québécois en matière linguistique, leur faire passer un mauvais quart d’heure. Pourquoi retirer ce droit aux minorités anglophones des régions — et aux touristes américains de passage — alors que 88 % des médecins québécois francophones parlent anglais ? Quelle ne fut pas ma surprise de voir que le chef par intérim de mon parti avait envoyé pour me seconder un collègue qui m’a grugé presque tout mon temps de parole ! J’ai eu à peine le temps de dire qu’il était contre-productif de tirer des roches aux Anglais.
Passé inaperçu dans la presse francophone, le gouvernement de Christine Fréchette — qui est la cheffe de la Coalition avenir Québec, le saviez-vous ? — vient de tirer une grosse poignée de roches aux Anglais.
S’appuyant sur une disposition de la loi 96 et rompant avec une pratique établie, le Directeur général des élections (DGE) se voit interdit de distribuer aux foyers, en français et en anglais, comme à son habitude, ses documents portant sur l’inscription à la liste électorale, le vote par anticipation et le vote. Les envois sont personnalisés à chaque personne inscrite sur la liste. Depuis 2023, le DGE, troublé, a demandé une exception. Si on envoyait à tous une version avec nette prédominance du français ? Niet ! lui a-t-on fait savoir. C’est en français seulement pour tous, mais vous pouvez mettre un code QR et une adresse Web qui renverra à une version anglaise en ligne.
Cette décision a été défendue par la première ministre. « Les droits de la communauté anglophone sont respectés », a-t-elle déclaré, sans rire.
Songez un instant que le New-Brunswick décide demain de ne plus envoyer ses documents électoraux avec version française aux Acadiens. Ne monterions-nous pas aux barricades ? Quoi, même pour le droit de vote ? Quel mépris, dirions-nous ! Et encore, l’immense majorité des Acadiens lisent l’anglais. Mais il faut savoir que, malgré des décennies d’immersion, un Anglo-Québécois sur quatre admet ne rien piger de notre bizarre charabia. Alors, on a beau leur mettre un code QR en bas d’un message entièrement dans la langue de Cœur de pirate, on ne me dira pas que c’est un signe de respect.
En théorie, les Anglos peuvent demander par téléphone qu’on leur envoie leurs infos dans leur langue, mais Élections Québec m’explique ne pas avoir suffisamment de temps, car il faut livrer les documents avant la fin du délai d’inscription, puis avant le vote par anticipation.
Les tribunaux, évidemment, sont saisis de l’affaire et, connaissant leur jurisprudence systématiquement pro-extension du droit de vote, je ne donne pas cher de la constitutionnalité de la mesure, que la disposition de dérogation ne suffira pas à protéger.
Il y avait bien une solution, si on avait voulu s’y atteler ces trois dernières années. La loi définit comme Anglo-Québécois les adultes qui avaient le droit de s’inscrire à l’école anglaise publique au Québec. Ces listes existent. Et elles peuvent être recoupées avec la liste électorale si on modifie un ou deux articles de loi pour le permettre. Solution de rechange : dans l’urgence, on pourrait envoyer les documents bilingues ou avec prédominance du français aux électeurs habitant les villes désignées comme bilingues. On n’en échapperait pas beaucoup.
Nous avions eu un problème similaire en 1995. Voulant envoyer dans tous les foyers le projet de loi sur l’avenir du Québec, il n’était pas question pour M. Parizeau d’envoyer une version bilingue à tous. Notre solution fut d’inclure une version anglaise dans la Gazette et les hebdos anglophones. Mais nous n’avions pas le problème qu’a le DGE de devoir rejoindre individuellement chaque électeur.
Vous ne le savez peut-être pas, mais, ces jours-ci, les Anglos se sentent personnellement attaqués dans leur dignité de citoyen québécois. Moi, je les comprends et je les soutiens. Si on croit que la nation québécoise a en son sein une minorité historique anglophone, on lui doit fraternité et respect.
Je sais que tous mes amis nationalistes ne seront pas de cet avis. Mais j’ai la consolation d’avoir une excellente idée de quel côté de ce débat on retrouverait René Lévesque.
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