Non, nous ne sommes pas «passés à autre chose»
La gauche progressiste s’horrifie devant la nomination de Jacinthe-Eve Arel comme directrice de cabinet du ministre délégué à l’Efficacité gouvernementale, un bureau que l’on peut comparer au DOGE (le département de l’Efficacité gouvernementale états-unien) d’Elon Musk. Les accusations de trumpisme, de conspirationnisme et autres ont été vigoureusement lancées contre Mme Arel, et on y voit déjà une catastrophe pour le Québec et un signe que le Parti québécois (PQ) de Paul St-Pierre Plamondon gouvernera à l’extrême droite.
Pourtant, quand on regarde de plus près, on voit que c’est un calcul politique audacieux mais intelligent de la part du nouveau premier ministre. Mais c’est surtout le retour du refoulé, l’une des nombreuses conséquences politiques de l’épisode de la COVID-19 au Québec que l’on s’est efforcés d’oublier, mais qui refait surface et qui n’est pas près de partir. Bien que plusieurs voudraient « passer à autre chose », nous ne sommes en réalité jamais passés à autre chose et il est temps de le reconnaître.
Cette nomination, si elle indigne la gauche, est aussi une astucieuse réponse du PQ à la situation politique difficile dans laquelle il se trouve. Gouvernement minoritaire, le PQ devra faire face à une nouvelle élection d’ici deux ans au maximum. Il doit déjà penser à récolter de nouveaux électeurs s’il veut être élu majoritaire. Le marché électoral à gauche, lui, est presque totalement fermé puisque, depuis des années, on traite PSPP de Trump québécois d’extrême droite. Il n’a aucun intérêt à aller courtiser des gens qui le détestent profondément.
À droite, le marché est plus ouvert. Certes, le Parti conservateur du Québec (PCQ) est fort, mais PSPP peut peut-être lui voler quelques électeurs ou empêcher sa progression en gouvernant à droite. Il peut aussi attirer des partisans de la Coalition avenir Québec (CAQ), encore nombreux, qui se retrouvent orphelins, avec un parti en lambeaux. On voit donc une certaine logique dans le choix de PSPP de s’afficher à droite, bien qu’il soit trop tôt pour voir si ce sera payant pour lui.
Au-delà des tactiques électorales, l’apparition d’une femme que l’on dit « conspi », « antivax » et « trumpiste » au sein du gouvernement révèle surtout des forces politico-sociales de fond qui opèrent dans la société québécoise depuis l’époque de la COVID-19. Ce moment historique est trop souvent perçu comme un phénomène uniquement médical que l’on a dépassé grâce à des traitements sûrs et efficaces et qui est maintenant derrière nous. Pourtant, il est crucial de voir que c’était aussi un phénomène social, politique et idéologique à grande échelle, qui a eu d’énormes répercussions sur notre société.
Pendant et après la COVID-19, ceux qui n’ont pas cru au narratif officiel, qui ont eu une autre façon d’interpréter les événements, ont été fortement rabroués, méprisés, considérés comme des ennemis publics et traités comme tels. Avec une facilité déconcertante, on a enlevé des droits fondamentaux, conjuré une loi martiale, bloqué des comptes en banque, imposé des traitements médicaux, licencié, suspendu et censuré. Ces mesures ont eu un effet gigantesque sur les individus qui les subissaient et sur leur vision du monde, mais on ne s’en souciait guère, car ils n’étaient perçus que comme de dangereux imbéciles.
Soudainement, en avril 2022, le discours médiatico-politique a annoncé que la COVID-19 était terminée et que l’on « passait à autre chose », mais, en réalité, une immense plaie sociale s’était ouverte. Des pans entiers de la population ont cessé de faire confiance aux institutions les plus fondamentales de la société québécoise. Ils ont pu voir que les prétentions à la tolérance, à la diversité, à l’état de droit et à la démocratie n’étaient parfois qu’une façade aussi vertueuse qu’insubstantielle.
Le slogan « la COVID est derrière nous » sonnait terriblement faux pour ces milliers de personnes fortement traumatisées par cette période. Le refus de revisiter, de discuter et de remettre en question les décisions prises au nom de la COVID-19 a fait que cette plaie sociale, une polarisation extrême où une forte partie de la population a perdu foi en la société d’une façon irrémédiable, s’est infectée faute de soins. Tout cela s’est passé sous le radar médiatique, qui n’a pas été en mesure de comprendre une dynamique sociale qu’il a volontairement ignorée.
Et maintenant, avec un PQ « conspi » et un PCQ très fort, la gauche québécoise découvre cette plaie béante et purulente, et s’épouvante sans comprendre ce qui l’a causée. Hurler des accusations à l’endroit de la plaie ne la fera pas disparaître. Lui dire que l’on est passés à autre chose non plus. Seul un dialogue authentique aurait pu commencer à guérir cette plaie, mais cela n’a pas été fait. Si l’on veut éviter que la polarisation ne s’amplifie encore plus, il faudra pourtant en arriver à faire face à de très difficiles conversations menant à de réelles remises en question. Sinon la plaie ne s’infectera que davantage.
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